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MAUTHAUSEN, L'AUTRICHE, L'EUROPE

2009 : graffiti sur le mur d'enceinte du camp
« Ce que le juif était pour nos pères, l’engeance musulmane l’est pour nous.
Soyez sur vos gardes ! 3e guerre mondiale – 8e croisade
»
(traduction Jean-Marie Winkler)

Les cendres des 5.000 Français morts dans le réseau du camp de Mauthausen sont en terre autrichienne. Les rescapés n’ont eu de cesse de faire connaître le crime nazi et lutter pour la « solidarité internationale ». Depuis plus de 70 ans, l’Amicale de Mauthausen a ainsi acquis une longue pratique de la société autrichienne et y a développé des partenariats et amitiés fertiles. L’inquiétude est grande devant une situation politique où l’un des ministres héritiers du nazisme – qui veut textuellement « concentrer » les migrants – est en charge des nécropoles, mémoriaux et archives du camp !

Sur le monument français érigé en 1949 sur le site de l’ancien camp nazi de Mauthausen, on lit : « A l’Autriche libérée, la France confie ses morts ». L’énoncé prend aujourd’hui une acuité imprévue. Proclamons pourtant que le pacte n’est pas caduc : il faut l’entendre d’abord comme une injonction. Sa mise en œuvre fut toujours un combat, dans un pays qui a mis bien du temps à regarder, même de biais, ses responsabilités dans le nazisme : avoir plébiscité l’Anschluss et fourni de nombreux hiérarques à la SS, avant ces décennies d’occultation, voire de négation du passé auxquelles fit face la violente solitude de Thomas Bernhard, parmi quelques grandes consciences critiques (Franz Innerhofer, Heimrad Bäcker) et d’obscurs militants courageux.

En Autriche, la nouvelle majorité gouvernementale inclut le FPÖ, un parti que ses origines, ses attaches symboliques et ses positions politiques classent sans conteste à l’extrême-droite. Qui plus est : voici le FPÖ installé à des postes de premier plan – Intérieur, Défense, Affaires étrangères – et son chef, Heinz Christian Strache, est vice-chancelier. On sait moins que, depuis 1955, les archives et le mémorial de Mauthausen sont sous la protection du ministère de l’Intérieur : ce patrimoine historico-culturel est tombé entre les mains d’Herbert Kickl, plume et cerveau de Jorg Haider, le dirigeant du FPÖ mort en 2008.

Le FPÖ gouverne l’Autriche « à 75% », a aussitôt clamé Strache, tandis que, recevant à Bruxelles le chancelier Sebastian Kurz (droite conservatrice), Jean-Claude Juncker n’a pas craint de se dire « d’accord presque à 100% » avec le programme du nouveau pouvoir autrichien. Ces pourcentages sont un jeu de dupes : si la gravité du fait politique n’est pas mesurable en quelques semaines, elle ne saurait néanmoins être éludée. Kurz s’est empressé de rassurer Israël et plusieurs chefs d’État ou de gouvernement européens. Face à lui, rien qui rappelle la mise au ban de l’Autriche en Europe, en 2000, lorsque le FPÖ déjà avait été admis, avec un poids bien moindre, dans une coalition de gouvernement. Dans un espace continental où l’extrême-droite a élargi son audience, abattu les tabous, chacun fait comme s’il ne se passait rien.

Concédons que, dans la tête du nouveau titulaire de l’Intérieur comme dans celle de ses électeurs, le devenir du mémorial de Mauthausen passe probablement après le « problème des migrants » – mais il serait imprudent de croire qu’un ministre idéologue négligera les repères symboliques. Si l’approche des questions migratoires peut, en théorie, s’effectuer hors de tout préjugé sur l’autre, on ne peut attendre cette exigence philosophique de l’extrême-droite, dont la xénophobie est la signature fondatrice et le fonds de commerce. Déniant annoncer le retour du racisme d’Etat, le nouveau pouvoir ne fait pas illusion : le visage de l’étranger inassimilable, dans l’Autriche d’aujourd’hui – pour les raisons historiques que l’on sait –, ce n’est pas le juif, mais le musulman, voilà tout. L’anonymat du graffiti a néanmoins permis d’associer les deux dans l’insulte, sur la muraille du camp, à plusieurs reprises ces dernières années. Et – le mot a vite produit la polémique recherchée – Kickl a déjà textuellement envisagé de « concentrer » les migrants, selon l’art du jeu de mots cynique qui est la marque de l’extrême-droite européenne.

Tous les peuples du continent attestent le crime de masse commis à Mauthausen : plus de cent mille morts, de la Russie à l’Espagne, de la Grèce à la Pologne, en quasi-totalité des déportés étrangers « concentrés », dont près de cinq mille Français et autant de républicains espagnols réfugiés en France. Un jour pas si ancien, à Paris, un diplomate autrichien fit cet aveu involontaire de l’enseignement historique qu’il avait reçu : « Ah bon ? il n’y avait pas que des Autrichiens dans ce camp ? ... ».

De ce caractère foncièrement continental de la tragédie idéologique et humaine que furent les camps nazis, témoigne chaque année début mai la foule cosmopolite commémorant la libération de Mauthausen, à l’appel du Comité international, qui y convie les plus hautes autorités autrichiennes. Elles ne furent pas invitées en 2000 – en 2018, tout indique que le président Van der Bellen, élu de justesse contre le chef du FPÖ il y a un an, y sera d’autant mieux accueilli, en l’absence sans doute de l’actuel gouvernement.

Jusqu’à une époque récente, le savoir sur le vécu-Mauthausen fut principalement hors d’Autriche. La société autrichienne s’est attachée à externaliser le camp de Mauthausen, nous expliquait en 2004 à Toulouse le jeune militant autrichien Andreas Baumgartner, aujourd’hui secrétaire général du Comité international. Dans le paysage : la silhouette glaçante et grotesque de la forteresse, sur cette colline de granit sans charme, étant considérée comme un corps étranger. Dans sa signification historique surtout : nous ne sommes pas responsables et n’avons rien su.

Cette thèse ne peut être soutenue à propos des 49 camps satellites, dispersés sur le tissu rural de l’Autriche. Des militants de la mémoire du système-Mauthausen, longtemps isolés, y ont été nos premiers contacts, réciproquement précieux. La mémoire du camp était celle des rescapés, de leurs associations – et d’importantes archives sont en France. En Autriche, où l’Amicale française de Mauthausen effectue depuis 1947 au moins deux voyages annuels, les échanges se sont, les dernières décennies, notablement enrichis et diversifiés. Quelques universitaires, à Linz, Vienne, Klagenfurt, Salzbourg, historiens ou non, parfois ouvertement en position militante, ont pris en considération le « savoir-déporté » (beau titre d’Anne-Lise Stern !) venu d’ailleurs. Citons le positionnement remarquable de Peter Kuon, directeur de l’Institut d’études romanes de l’université de Salzbourg, qui embarqua ses étudiants, des années durant, dans l’étude – textuelle et non historique – du corpus des récits publiés en France par des déportés français de Mauthausen (nombreuses communications et un livre, paru en français, L’écriture des revenants, 460p, 2014).

À partir des années 2000, le ministère de l’Intérieur et parfois certains Länder entreprirent d’assumer leurs responsabilités en préservant quelques sites, y affirmant de véritables ambitions muséographiques (Mémorial de Mauthausen, centre de mise à mort de Hartheim), plus souvent en apposant des stèles, en particulier dans la région de Vienne. Les associations de mémoire de Mauthausen, le MKÖ en Autriche, et notamment l’Amicale française, furent sollicités pour des partenariats concrets.

Ainsi pouvait-on croire que l’Autriche institutionnelle et sociétale avait enfin admis et encouragé la légitimité d’un travail de mémoire actif, multiforme, intégrant les sites du camp dans le paysage historico-culturel européen – l’Autriche avait en quelque sorte rattrapé, dans les apparences et les gestes, sinon dans les têtes, le travail accompli depuis les années 1960 par l’Allemagne. Ce sont ces avancées, ces fiertés partagées, étayées par les sciences sociales, prenant corps en pratiques éducatives, constituant peu à peu un socle de repères civiques et civilisationnels, qu’aujourd’hui on peut craindre fragilisés, gelés, dévalués, balayés peut-être. Nos amis autrichiens sont sous le choc, parlent de « catastrophe », à l’heure où des directeurs politiques ont été nommés à la tête des départements ministériels, du jamais vu dans le pays.

Dans une tribune véhémente publiée fin décembre, Benjamin Abtan, Bernard Kouchner, Serge et Beate Klarsfeld ayant réclamé la « mise au ban » des ministres « héritiers du nazisme » sont récusés par le FPÖ comme « des voix issues du passé »… N’y a-t-il rien, vraiment, à apprendre du passé nazi de l’Autriche, dans la situation présente ?

Le 16 mai 1945, les déportés libérés proclamèrent sur l’Appellplatz du camp, en douze langues, un Serment tourné vers le futur. Ces hommes ayant survécu à une jungle conçue pour hiérarchiser et discriminer à l’infini, ayant la violence et l’arbitraire pour seules règles et la mort comme unique horizon, édictèrent une pensée de l’avenir, tissée des mots de l’utopie certes, et d’un internationalisme assumé. Ils y énoncent cette vérité lumineuse : « le séjour de longues années dans les camps nous a convaincus de la valeur de la fraternité humaine ».

Le 1er novembre 2017, à Graz, le Pr. Peter Gstettner, devant le mémorial international des victimes du nazisme, a prononcé un discours aussi opportun que courageux. Depuis plusieurs décennies, il s’est battu, longtemps seul, dans la province de Carinthie, fief du FPÖ, que présida Haider et dont Kickl est natif, pour imposer que le souvenir du camp nord du Loibl, enfoui sous la forêt, soit honoré sur site. A Graz, il explique qu’il ne faut pas céder à ceux, très nombreux, qui réclament qu’on établisse enfin l’égalité de tous les morts, et qu’« effaçant ainsi les rôles de victime et de bourreau, les crimes nazis se trouvent dégradés en actes de guerre ordinaires ». Il démasque ceux qui fuient la vérité historique au nom des prétendus « soucis » du présent : en réalité, la question des migrations, abordée par l’écrivain allemand Hans Magnus Enzensberger dans La grande migration (1994) qui établit le lien entre le sécuritarisme croissant de nos sociétés et les situations vécues au sud, dont les pays du nord sont largement responsables. Gstettner dit : « c’est cela et rien d’autre que nous sommes tout près de vivre aujourd’hui : l’Europe […] organise la chasse à l’homme qui vise ceux qui viennent y chercher protection. […]. Il n’y aura bientôt plus aucun gouvernement qui mettra en œuvre une autre stratégie que celle-ci ». Il conclut en citant Enzensberger : « plus une civilisation se défend contre une menace extérieure, plus elle s’emmure, moins elle a en fin de compte de choses à défendre. Pour ce qui est des barbares, inutile de les attendre à nos portes. Ils sont toujours déjà là ».

Il serait inconséquent de diaboliser la société autrichienne, où les consciences résistantes entament un combat désespéré. Peut-on faire encore le pari que l’alliance politique aventureuse nouée en décembre, déjà jouée bien souvent à l’échelon local et une fois au niveau fédéral, s’enlisera avant d’embarquer l’Autriche dans une « catastrophe » majeure ? Les circonstances semblent hélas favorables au pire, vu l’évolution rapide qui affecte l’ensemble de la région – et tandis qu’en Allemagne même, l’extrême-droite redevient menaçante. Au courrier que lui ont adressé le président du Comité international, le Luxembourgeois Guy Dockendorf, et Andreas Baumgartner, pour exprimer leur grande inquiétude concernant la politique mémorielle, le président Van der Bellen a répondu qu’il ne laisserait pas s’accomplir l’inacceptable. Souligne-t-on assez que la démocratie ne se limite pas au vote majoritaire, que la souveraineté populaire a des fondements plus exigeants ? Un piège s’est refermé, que la voix du président le mieux intentionné ne suffira pas à desserrer.

Daniel SIMON
Président de l’Amicale de Mauthausen



MÉMOIRES EUROPÉENNES DES CAMPS NAZIS

Le web-documentaire

Mémoires européennes des camps nazis

projet produit par Canopé (1), réalisé par Bernard Obermosser et Jean-Louis Roussel, et dont l'Amicale de Mauthausen était partenaire (cf. bulletin n° 342), est en ligne depuis le 20 novembre 2015.


(1) Placé sous tutelle du ministère de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, le réseau Canopé édite des ressources pédagogiques transmédias (imprimées, numériques, mobiles, TV), répondant aux besoins de la communauté éducative. Acteur majeur de la refondation de l’école, il conjugue innovation et pédagogie pour faire entrer l’École dans l’ère du numérique.

 
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