Dix témoignages sur le camp central

Ces témoignages sont tous issus du Cahier de Mauthausen n°1 Mauthausen : de la mémoire à la conscience européenne [plus d'informations sur ce livre]. Ils proviennent pour l'essentiel de la transcription d'une visite guidée du camp de Mauthausen par d'anciens déportés à une soixantaine d'enseignants de différentes nationalités (Allemands, Autrichiens, Espagnols, Italiens, Français) le 29 octobre 2000, à l'occasion du premier symposium européen organisé par l'Amicale.

• A l'approche du camp par Jean GAVARD et Ernest VINUREL [lire le témoignage]
• Au portail de la forteresse par Pierre SAINT MACARY
[lire le témoignage]
• Les Douches par Pierre LAIDET
[lire le témoignage]
• La Quarantaine par Paul Le CAËR
[lire le témoignage]
• Le Bunker et la chambre à gaz par Pierre Serge CHOUMOFF
[lire le témoignage]
• Les Blocks par Roger GOUFFAULT
[lire le témoignage]
• La Carrière par Jean LAFFITTE
[lire le témoignage]
• Le Revier (camp des malades) par Jaroslaw KRUZYNSKI
[lire le témoignage]
• Le Secrétariat par Pierre SAINT-MACARY et Juan DE DIEGO
[lire le témoignage]
• Les femmes à Mauthausen par Marie-José CHOMBART DE LAUWE
[lire le témoignage]


À l'approche du camp

par Jean GAVARD et Ernest VINUREL

Jean GAVARD :

Chers amis, je voudrais vous donner quelques indications préalables sur le camp.
Quatre groupes de visites sont attendus à quatre points caractéristiques à l’intérieur du camp. Vous pourrez vous rendre compte de ce qui se passait, à travers les témoignages directs, essentiels pour vous, par des gens qui parleront de ce qu’ils avaient vu et connu. Or cette année, nous n’avons plus tous les déportés : certains ont disparu d’autres sont fatigués.
Cette année, nous avons pensé rendre cette visite internationale et avec des gens jeunes, car nous cherchons des relais qui puissent transmettre après nous (c’est l’objet des ateliers), nous allons raisonner dans cette optique. Avec des membres de l’APHG, des professeurs étrangers, et des descendants, qui peuvent aider à prendre ce relais. Cette nouveauté est une étape très importante pour nous, pour maintenir la mémoire. Sous une forme probablement différente. Comment faire après nous ? nous ne pouvons pas attendre que le dernier d’entre nous disparaisse.

Nous suivons la rive gauche du Danube.

Linz est une ville industrielle de 200.000 habitants, qui a joué un rôle important dans le développement de Mauthausen, au moins dans le deuxième temps de l’existence du camp.
Le premier temps est celui des carrières, et le deuxième, celui de l’utilisation systématique de la main d’œuvre pour l’industrie de guerre allemande.
Les KL de Mauthausen se sont rendus régulièrement à Linz. A la sortie des collines granitiques, l’existence de ce camp est axée sur ce phénomène géologique, cette masse de granit, il existait antérieurement au camp, des carrières de granit dans toute la région, entre Mauthausen et Gusen…

…Je reprends la parole à l’approche de Mauthausen : notre but est de vous montrer comment les transports de Déportés de toute l’Europe arrivaient à Mauthausen et comment était organisé le parcours, le transit (quel mot adéquat trouver? ).


Ernest VINUREL :

Quelle est l’importance de la carrière près de Linz ? C’est la ville où Hitler est né… Le projet de Speer, l’architecte de Hitler, était de faire de Linz une ville-monument à la gloire du führer. Ils avaient besoin de granit et de pierres. Linz aurait supplanté Vienne. On ne va pas déposer une couronne ! mais il ne faut pas oublier que Hitler était de Linz.

La conservation de ce monument est due à l’utilisation du granit, contrairement aux autres camps en Allemagne. Origine du nom de Mauthausen: c’est la ville de l’octroi. Elle recevait une redevance pour les bateliers qui empruntaient le Danube.

Nous arrivons à la gare de Mauthausen, c’est par là ransité environ 200.000 déportés de l’Europe entière, par convois de cinquante à plusieurs centaines. Ici étaient ouverts les wagons qui débarquaient et que les SS "accueillaient" avec des chiens policiers ; les déportés, privés de leurs vêtements, sortaient nus des wagons. Le cheminement se faisait à pied, avec les chiens des SS. Le début du parcours est le même, mais il n’est plus possible de traverser le village en bus, nous allons quitter le chemin.

La population du village était témoin du passage des centaines de déportés, selon le témoignage de nos camarades et mon propre souvenir. L’attitude pouvait être très différente. Deux attitudes étaient possibles : les SS indiquaient à la population locale qu’arrivaient ici les pires criminels de l’Europe, ce qui entraînait des gestes malveillants et des jets de pierres. D’autres témoignages disent que certains habitants se signaient au passage des déportés.

Il y a environ quatre kilomètres entre la gare et le camp. A droite, nous allons quitter le chemin traditionnel pour arriver sur le plateau en face de la citadelle. Quelques-unes des villas ont été construites par les déportés, essentiellement des Espagnols.
En débouchant près de ces fermes à gauche, vous avez la première vision du camp qu’avaient les déportés …


Jean GAVARD, matricule 48 278 (Mauthausen, Gusen)
Ernest VINUREL, matricule 71 329 (Mauthausen, Melk)

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Au portail de la forteresse

par Pierre SAINT MACARY

A cet instant où, pour la première fois, nous sommes tous réunis, puisque les Espagnols, les Italiens, les Allemands nous ont rejoints, je voudrais vous dire toute la joie et l’honneur que nous apporte cette journée. Dire que c’est d’abord l’œuvre de Michelle Rousseau-Rambaud et de Jean Gavard et que je ne suis qu’un porte-parole temporaire.

Il me revient, après le cheminement qui nous a conduits de la gare au camp, de vous dire dans quel sentiment nous étions en arrivant en ce lieu il y a plus de cinquante ans.

Même si nous avions une chemise d’emprunt, la chaussure d’un autre, le pantalon ou la veste d’un troisième ou d’un quatrième, nous étions dans la continuité de la prison et du camp de Compiègne. Compiègne qui avait été une sorte de rémission dans nos épreuves, mais cela nous ne l’avons su que bien plus tard.
Le train avait été une expérience très sévère, mais nous avions encore l’impression d’être un peu nous-mêmes, et puis nous sommes arrivés en vue de la forteresse et, avançant toujours, devant ce portail. Il était très grand ouvert et, pour la première fois, on nous comptait comme du bétail. Et là, nous avons su que nous allions changer d’état. Tout ce que nous étions auparavant, nous ne le serions plus à l’intérieur du camp. Pour nous, le passage de cette porte a été le lieu symbolique du passage de l’état d’hommes qui se croyaient encore un peu libres et qui, cette fois-ci, devenaient des Häftlinge, des numéros, des Stücke. A ce moment, nous avons perdu notre identité.

Nous allons entrer dans le camp ….

En passant la porte, je vais aussi changer d’identité… je ne serai plus le témoin mais un peu l’historien, pour présenter le camp et organiser la suite de la visite.

Premièrement, en bon militaire, je vous indique le Nord et je vous propose une description rapide des lieux.
Le camp était un domaine de quatre-vingts hectares qui commençait en bas de la colline avec les habitations des cadres SS ; puis le "grand cercle" des miradors qui enserrait la forteresse, le camp SS (casernements et bureaux - la zone actuelle des monuments), le camp des malades et, en bas, la carrière.

A l’intérieur de la muraille, en 1938-1940, il n’y avait que des baraques, la muraille et les tours ont été construites de 1938 à 1942, par les maçons espagnols. Quatre bâtiments en dur sur la droite ont été édifiés progressivement : la buanderie, les cuisines, le bunker et la "nouvelle infirmerie". A gauche, dans la première enceinte, quinze baraques (il en reste trois) et, dans la deuxième enceinte, la Quarantaine puis, tout au fond, d’autres rangées de baraques qui ont été détruites : c’était le camp des détenus.

Quelle était la fonction de ce camp ? Mauthausen : ce sont 135 000 immatriculés, 200.000 détenus qui sont passés au total dont 120.000 environ sont morts. Peu sont restés longtemps dans ce camp central qui recevait et réexpédiait les hommes ailleurs, dans les kommandos : Gusen, Loibl Pass, Ebensee, Vienne, Melk etc., soixante-dix camps annexes, d’importance et de durée variables.

Quand je suis arrivé en mai 1944, 37.800 personnes étaient immatriculées, 10.300 étaient au camp central. Parmi ces 10.300 personnes, 5.372 étaient au camp des malades, le reste était soit en quarantaine en train de "devenir" détenus (c’est en quarantaine que l’on touchait les tenues rayées et le numéro matricule), soit à l’important kommando de la carrière, avec un effectif autour de 1.500, soit dans les services du camp qui occupaient un millier de personnes : les tailleurs, les cordonniers, les cuisiniers, etc.…

En résumé, le camp central était un "petit camp" en effectif de travailleurs puisqu’il n’y avait qu’un seul kommando productif, en dehors de la carrière, qui s’appelait "l’armement", situé dans une petite baraque près de la carrière, pour la firme Steyer.

Le camp est un réservoir qui se remplit par les convois arrivant des différents pays d’Europe (selon les ordres de la direction SS de Berlin et d’Orianenbourg) et se vide par les décès et les réexpéditions des effectifs dans les kommandos. C’est ainsi que moi-même, j’ai été un peu moins de quinze jours en quarantaine et j’ai été réexpédié vers le kommando de Melk, à une centaine de kilomètres vers Vienne.

Le camp a un cadre tragiquement majestueux mais c’est l’endroit où l’on "fabrique du déporté" à réexpédier dans différents kommandos, c’est l’endroit où l’on récupère les morts pour les envoyer au crématoire.

Maintenant, les participants vont se scinder en quatre groupes autour des déportés qui vont les conduire vers les points de station où ils exposeront ce qu’il y a à savoir : aux douches, au bunker et à la chambre à gaz, à la quarantaine et au block témoin.
Ensuite, nous irons sur le site du Revier et celui de la carrière.


Général Pierre SAINT MACARY, matricule 63 125 (Mauthausen, Melk, Ebensee)

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Les Douches

par Pierre LAIDET

L’arrivée des déportés se fait par la porte d’entrée et aussitôt, si c’est un petit groupe, ils viennent directement sur cette place ; si c’est un grand convoi, ils passent entre les baraques et les cuisines pour venir se mettre en rang par cinq dans cette cour, au garde à vous.

Sur cette place, nous allons apprendre le premier supplice de cet univers concentrationnaire : l’attente. Nous attendrons pour aller à l’appel, nous attendrons à l’appel, nous attendrons pour aller au travail, nous attendrons pour aller à la nourriture, nous attendrons pour aller dormir. L’attente … mettez-vous ça dans la tête, la première maladie du déporté a été l’attente…

Pendant ce temps-là, qu’est-ce que nous faisons ? Tranquilles, au garde à vous, les SS derrière nous, nous essayons de découvrir les lieux, de comprendre où nous sommes arrivés ; nous découvrons ces murs de granit, surmontés de cinq rangs de barbelés électrifiés, nous découvrons ces miradors qui sont gigantesques avec des grosses mitrailleuses dan chacun, nous sommes sous haute surveillance.

Pendant cette attente, nous recevons des coups : ce sont les SS qui donnent des coups de crosse, nous n’avons rien fait. Pourquoi nous cognent-ils ? Nous finissons par comprendre que ces coups, c’est pour nous montrer qu’ils ont l’autorité suprême, que nous leur devons l’obéissance absolue, que nous devons tout accepter, que nous ne sommes plus nous-mêmes, nous sommes leur Stück (Stück se traduit en français par : morceau), on ne compte pas les hommes, on compte ein Stück. On va essayer de comprendre…

On venait de quitter les wagons, on espérait avoir un peu d’eau en arrivant, il n’y a pas d’eau, il n’y a pas d’eau… petit à petit, les kapos commencent à circuler autour de nous ; alors on leur demande de l’eau : " il n’y a pas de problème, tu as de l’argent ? une chevalière en or ? une alliance ? ".
On n’a rien, donc on ne boit pas… et celui qui avait conservé une alliance, qui a voulu la donner pour avoir un verre d’eau n’a jamais revu ni le kapo ni le verre d’eau…

Nous attendions de passer aux douches, en nous disant : on va pouvoir boire. Mais les heures passent, l’attente se prolonge, pour nous cela a duré onze heures …

Et nous sommes devant ce mur où nous découvrons des anneaux scellés : et à ces anneaux il y a toujours un homme attaché, ou plusieurs hommes, des hommes qui sont désignés au hasard pour mourir… ils n’ont rien fait de spécial… les kapos reçoivent l’ordre des SS de les arroser, et le matin ce sont des blocs de glace qui sont scellés au mur…

A ce carrefour, on est à poil, on donne notre nom. On va enfin découvrir la douche et le bonheur ?…

Nous arrivons dans cette première salle, nous nous trouvons en face d’hommes en blanc, ces hommes qui ont l’air de vouloir jouer le rôle de médecin sont équipés d’un seul instrument : une spatule en bois qu’ils tiennent à la main. Ils font semblant de nous ausculter, mais surtout leur gros travail, c’est de nous ouvrir la bouche pour savoir si nous avons des dents en or… nous recevons le chiffre 1, 2 ou 3 sur la poitrine. Les numéros 1 et 2 sont allés aux douches, les numéros 3, nous ne les avons jamais revus…

Le deuxième numéro que nous avons sur le ventre, c’est le numéro du coiffeur auquel nous devons nous adresser.

Nous passons dans la salle de douche : l’éclairage est très faible, cette salle carrée est contournée par un trottoir, et sur ce trottoir on va trouver les coiffeurs avec leur numéro sur le mur. On se présente chacun son tour : d’un coup de tondeuse ils nous décoiffent ; avec le rasoir, ils nous passent tout le système pileux sans trop de précaution ; une fois terminé, ils ont à côté d’eux un seau avec du grésil et un pinceau et ils nous badigeonnent de la tête aux pieds pour qu’on n’ait pas de parasites. C’est le moment de joie car nous arrivons vite sous la douche et nous nous disons que nous allons pouvoir boire. Mais ce n’est pas possible de boire parce qu’on va passer de la vapeur d’eau à l’eau glacée, à l’eau froide, c’est un choc thermique permanent, on a mal, on veut repartir sur les trottoirs mais ce sont les SS cette fois qui y sont et c’est la ruée pour nous remettre dans l’arène, c’est le grand jeu… nous n’avons pas bu… ça a duré trois ou cinq minutes…

Une fois cette opération terminée, on nous fait rentrer dans cette salle, on nous donne une chemise, un caleçon, une paire de claquettes à semelle de bois avec une lanière ; nous les garderons tout notre temps de déportation.

On sort, on rejoint la place d’appel. Nous nous retrouvons tous, mais on se sent seul car personne ne nous reconnaît, on a changé, on est devenu des monstres, un regard… on part en quarantaine.

Pierre LAIDET, matricule 62 636 (Mauthausen, Melk, Ebensee)

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La Quarantaine

par Paul LE CAËR

En 1941, il n’y avait pas de mur ici, les enceintes avec des murs n’ont été construites qu’en 1944. Cet endroit qu’on appelle le camp de quarantaine a été créé avant l’infirmerie du camp, il y avait cinq baraques. C’était l’infirmerie, les blocks 16, 17, 18, 19, et 20. Le block 20, le plus mauvais block où j’ai vécu, était le bloc des "chiasseux", c’est devenu le block de quarantaine en 1944.

Dans le block 16, on a fait des essais de nourriture à base de cellulose. Notre ami Jean Laffitte est resté un an en quarantaine ici, en se nourrissant de cette saloperie mais on ne l’empêchait pas d’aller travailler à la carrière… ceux qui mangeaient cette mixture à base de cellulose, devenaient gonflés et atoniques. De ces trois cents qui ont subi ce régime, il y a aujourd’hui quatre survivants.

Je vous rappelle que nous étions habillés d’une chemise d’un caleçon, avec des "babouches" en bois. Nous restions en équilibre pendant les appels sur ces pierres tranchantes… la turpitude des nazis pour nous déshumaniser était sans limite… il n’était pas question de se laver… devant la dégénérescence des individus, chacun est vite tombé dans l’égoïsme… on a perdu la personnalité humaine, nous n’étions plus que des "mauvais numéros"… les mauvais numéros c’étaient les personnes âgées, elles qui avaient connu la vie, la famille… ils n’écoutaient même plus les conseils… nous les jeunes, c’était plus facile, on n’avait personne derrière… Les jeunes raflés à la sortie du cinéma, les jeunes de Nancy, de Villeurbanne que j’ai connus, n’avaient pas de motivation non plus… Ils ne comprenaient pas… les résistants comprenaient mieux… Ils savaient pourquoi ils étaient là… Cette différence psychologique a joué sur le physiologique… nous avons vécu comme des bêtes…

Dans ces baraques, il y avait un coin pour les toilettes, le lavabo, ensuite un grand espace réservé à ces seigneurs kapos allemands et chefs de block et on mettait huit cents bonshommes entassés comme des sardines tête bêche. J’avais souvent des grands pieds de Russe dans ma bouche… Quand on se levait pour aller faire pipi, on ne retrouvait pas sa place…

Ici on a essayé de conserver un peu de culture, de faire trois ou quatre conférences : On a eu une conférence d’un journaliste de France-Soir sur Cayenne, c’est risible… sa conclusion a été : Cayenne était beaucoup mieux qu’ici… il m’a dit qu’il était en camp de concentration parce que Goering voulait ses trophées de chasse qu’il avait rapportés de ses voyages, je n’ai jamais vérifié si c’était vrai…

Ici nous allons devenir des numéros, c’est tout...

Pour survivre, il fallait observer…

En hiver, on faisait "la boule", on s’enroulait et celui qui était au milieu sortait, c’était le mouvement perpétuel…
Derrière le block 20, il y avait la butte des fusillés, on entendait le bruit des balles, on voyait la charrette passer avec les corps ensanglantés, en direction du four crématoire.

En 1944, on a construit ce mur de 2m 50, avec un mirador ici, un autre ici, un autre entre le block 19 et 20.
Un jour, on amène mille Russes, des soldats non immatriculés, destinés à mourir d’une balle dans la tête, des détenus K (Kügel en allemand). Cinq cents étaient déjà grabataires.

Le 20 janvier 1945, les officiers russes décident de s’échapper. Ils avaient un plan de bataille : le 2 février, à 0h50 du matin, moins 5 degrés, 10 cm de neige, ils attaquent le mirador, là, ils balancent des couvertures mouillées pour faire sauter les barbelés électrifiés ; avec l’extincteur et des cailloux, ils réussissent à prendre les mitrailleuses et ils sont maîtres du coin… ils partent à trois cents, trois cent cinquante… aussitôt la sirène dans tous les alentours est déclenchée… c’est la chasse à l’homme, la chasse "aux lièvres"… Les paysans avec les chiens, les gendarmes, les jeunesses hitlériennes, les réservistes, etc. cherchent jour et nuit… Les prisonniers repris ont tous été exécutés… Il y a eu deux survivants sauvés par une Autrichienne qui les a cachés jusqu’à la fin de la guerre… un petit bonhomme, un commandant aviateur, parti en direction du nord vers les maquis tchèques a survécu en mangeant des racines ; dans son évasion, il a tué un soldat de la Wermacht, s’est habillé avec l’uniforme et a vivoté de rapines ; il est fait prisonnier des Américains, il est resté trois ans prisonnier car il n’a pas osé dire qu’il était Russe, il n’a rien dit. Mais ses camarades qui ont appris son histoire, on ne sait comment, ont décidé de le rapatrier chez lui avec les honneurs… c’est la seule personne que j’ai revue…

Paul LE CAËR, matricule 27 008 (Mauthausen, Wiener Neustadt, Redl Zipf)

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Le Bunker

par Pierre Serge CHOUMOFF

Les victimes arrivaient directement le long du mur et seuls 10 % de ceux qui ont passé ce porche en sont ressortis vivants. Ces 10 % ont été ceux qui travaillaient au fonctionnement de la chambre à gaz et du four crématoire.

Il y a trente ans que je m’occupe de la chambre à gaz : car une thèse d’Histoire présentée en Sorbonne en 1968 niait l’existence de la chambre à gaz de Mauthausen.

La cour était également un lieu d’exécution. J’ai interrogé notamment deux témoins polonais, retrouvés en 1985 et interrogés ici sur les lieux mêmes : lorsqu’il y avait des grands groupes de victimes, c’est ici qu’elles se déshabillaient, les fenêtres étaient peintes et les prisonniers avaient gratté un petit coin de la fenêtre, par là, ils pouvaient se rendre compte. Les futures victimes entraient par cet escalier (déshabillées si elles étaient nombreuses ou non déshabillées si c’était des petits groupes). Elles passaient un semblant de visite médicale, de façon à inspirer confiance, en réalité pour repérer surtout les dents en or. Une fois qu’elles étaient examinées rapidement, on les faisait passer par là, l’antichambre de la chambre à gaz. Dans cette petite pièce que j’ai appelée "la pièce de génération du gaz Zyklon", ici il y avait l’appareillage que l’on a enlevé maintenant (mais une photo a été prise par cet Américain, Jack Taylor). C’est dans cet appareil que l’on mettait les boîtes de Zyklon B, chauffé par des briques mises sous l’appareil (le Zyklon B a besoin de 27° pour se sublimer). Ce gaz était introduit dans la chambre à gaz par un petit tuyau. Le hublot de la porte était important car pour toute exécution, il y avait un médecin SS présent en principe, on regardait si les gaz avaient agi, également en introduisant un petit papier sensible.

J’attire votre attention : c’est une installation de douche, il s’agit de douches réelles ; à Mauthausen, les douches sont réelles, toute chambre à gaz a besoin d’une alimentation en eau pour nettoyer les locaux. Regardez bien cette installation qui est restée telle quelle. Ce qui a disparu, c’est l’introduction du gaz qui était là, pour neuf personnes par mètre carré.

La sortie se faisait très rationnellement. On ouvrait cette porte-ci parce qu’elle était en direction du four crématoire.

La pièce qui est associée ici est la pièce d’exécution de Mauthausen. Jusqu’à la fin de 1943, des fusillades avaient lieu à l’aplomb du block 20 (on vous en parlera), mais à partir de 1943, la plupart des exécutions ont eu lieu ici, soit par balle dans la nuque, soit par pendaison.

Dans le jugement du SS Roth, Kommandoführer de la chambre à gaz et du four crématoire pendant cinq ans, il a été reconnu coupable d’avoir exécuté, lui-même, dans la chambre à gaz, plus de mille six cents personnes, d’en avoir pendu une centaine, d’en avoir tué par balle dans la nuque cinq cents. Il n’y a aucune confusion possible.

Je voudrais vous dire combien les attendus du procès sont fondamentaux pour nous, parce que dans le cas de Mauthausen, il n’est jamais marqué dans les documents des nazis que quelqu’un a été gazé (sauf dans un cas) ; en général c’est simplement indiqué "exécuté", "fusillé", "pendu" mais jamais "par gaz" ; or, pour juger quelqu’un pour gazage, il fallait que la justice le prouve. Il a fallu des témoignages convergents.

Des Polonais ont témoigné qu’ils restaient postés ici, lors des exécutions par balle, pour nettoyer avant de faire rentrer la prochaine victime.

Ce four crématoire a fonctionné depuis le début, depuis 1940 jusqu’à 1945. Un deuxième four crématoire a fonctionné au mazout, puis faute de mazout il a été enlevé. Il y en a eu un troisième.

Le nombre de cadavres incinérés à Mauthausen est de l’ordre de soixante seize mille. Aucun corps n’était brûlé sans qu’il y ait une décharge du SS, on a trouvé la comptabilité des détenus matriculés.
Dans un tel four, on pouvait mettre jusqu’à quatre cadavres.
En 1945, il y a eu beaucoup de fosses communes, mais jamais pour les personnes exécutées, qui étaient incinérées.
Sous le musée actuel, il y a d’immenses salles qui servaient aux expériences médicales…

Pierre Serge CHOUMOFF, matricule 15 014 puis 47 836 (Mauthausen, Gusen I)

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Les Blocks

par Roger GOUFFAULT

Cette baraque est d’origine.

La seule chose inexacte, ce sont les lits. En réalité ils étaient à trois étages et non deux comme ici. J’avais 18 ans, je couchais en haut, la personne âgée était en bas. J’y suis passé en 1943. Au début on couchait à deux par lit, ça faisait six personnes dans un châlit. Mais on n’était pas six Français (il y avait vingt à vingt-trois nationalités ici).

Le premier grave problème ici ,c’était la langue allemande, quand on arrivait. Les premiers mots d’allemand qu’il fallait apprendre, c’était son matricule.

La première trempe que j’ai prise c’est sur la place d’appel, au garde à vous : je n’ai pas répondu à mon matricule 34 534, j’ai pris une bonne trempe, je suis resté assommé; j’avais 18 ans, j’ai appris mon numéro dans la nuit même, j’ai passé la nuit blanche à l’apprendre…

J’ai eu la chance, si l’on peut dire, de coucher dans la baraque 9, de coucher avec un Allemand qui était dans les camps depuis 1934, il m’a appris quelques mots chaque jour… au bout d’un mois, je connaissais les principaux mots…

C’était la vie des hommes entre hommes…

Le chef de block était un droit commun, les kapos étaient des criminels en puissance. Pour donner une idée de leur sadisme, je peux vous dire que toutes les nuits ils défaisaient les fenêtres, il y avait des courants d’air… on couchait à deux, ensuite à trois, à quatre par lits, tête bêche.

Le principe ici : un pou c’est ta mort, si on trouvait un pou sur vous on vous tuait. Ils faisaient le contrôle des poux ; s’ils en trouvaient un, ils donnaient vingt-cinq coups de trique sur les reins. Quelquefois doublés, pourquoi ? parce que le camarade qui recevait les coups devait les compter en allemand et comme le Français ne savait pas l’allemand… il n’était pas tué sur le coup mais le lendemain il ne pouvait pas travailler, ses jours étaient comptés… à aucun moment vous ne saviez à quel moment votre vie pouvait s’arrêter… c’était atroce…

Le problème d’hygiène : si un homme avait un oubli, c’était celui au-dessous qui prenait… on ne peut pas décrire… l’homme qui est en train de mourir, l’homme qui souffre, l’homme qui a un flegmon, l’homme qui a la diarrhée… on ne peut décrire…

Ici, il y avait le "Stuben" qui s’occupait du nettoyage, le "Friseur" qui nous rasait avec la tondeuse…

De l’autre côté, il y avait la distribution du pain, de nourriture. Les conditions de vie ont continuellement changé : au début pour moi, en 1943, on avait un pain coupé en quatre, ensuite ce pain a été coupé de plus en plus petit jusqu’à vingt-quatre parts… ce n’était pas du pain, c’était tout ce qu’on veut mais pas du pain…
Le vieux que j’étais, pas en âge mais en mois de détention, a vu son estomac se rétrécir tout doucement et quand le très grand rationnement est arrivé, je n’étais pas en état de manger. Mais le camarade qui est arrivé de France en 1944, avec ses quatre-vingt-dix kilos est mort de faim très rapidement… au bout d’un mois, deux mois, il est mort. C’est une raison de mortalité…

Moi je dois la vie à toutes les nationalités, j’ai été sauvé par la solidarité et après, à mon tour, j’en ai sauvé car je connaissais l’allemand.

Le matricule devait toujours être apparent…

Les conditions de vie changeaient d’un block à l’autre, ça dépendait du chef de block ; dans le block 17 c’était un éthéromane, on l’appelait "Popeye", un tueur, il prenait sa bouteille d’éther, il était fou et il tuait… on côtoyait toutes les espèces d’hommes…

Huit mètres sur douze = quatre-vingt-seize mètres carrés de surface : on couchait à trois cents pendant la quarantaine, on couchait en sardines.

Ici, c’était les "toilettes". On n’avait pas le temps d’uriner, de faire ses besoins… il fallait penser aux camarades qui avaient la diarrhée, c’était la mort… j’ai vu tuer un gars ici parce qu’il ne sortait pas assez vite, un autre s’est pendu ici… c’était un coin atroce… il n’y avait qu’un seul moyen de supprimer la diarrhée, c’était de manger du charbon de bois, donc il fallait en ramener de la forge… ce n’était possible que grâce à la solidarité… grâce à la chaîne humaine de solidarité… Un homme isolé ne vivait que trois jours ici…

Pour vous laver, vous deviez arriver ici torse nu, le principe était d’arriver à attraper un peu d’eau… un coup d’eau, trois cents personnes en un quart d’heure… il fallait arriver au lavabo… il fallait rester toujours attentif… au coup de matraque… toujours guetter le Kapo…

Très rarement, on nous a changé nos chemises et les caleçons pour être désinfectés à l’air chaud, mais on ne récupérait pas les mêmes, on récupérait une chemise trop petite, trop grande, avec des excréments séchés, du pus…

On essayait de nous avilir, de faire de nous une bête… et malgré tout on est resté des êtres humains…

Roger GOUFFAULT, matricule 34 534 (Mauthausen, Ebensee)

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La Carrière

par Jean LAFFITTE

Vous êtes ici dans la carrière de Mauthausen, de son vrai nom Wienergraben.


Pour les anciens qui ont travaillé là, il n’est pas besoin d’y revenir pour en trouver les images, mais pour vous il faut imaginer. Alors imaginez…

A l’époque, cet horizon de verdure qui aujourd’hui nous entoure, à part une éclaircie là-bas sur un coin de paysage, à part quelque végétation dans les lieux interdits ou inaccessibles, était un horizon de pierre et, sur le sol où vous marchez, l’herbe ne poussait pas, ne poussait plus…

Imaginez ces falaises en arc de cercle, à ma droite, hautes de trente mètres et plus, tranchées à vif, laissant apparaître par failles successives les diverses couleurs du granit…

Imaginez ces trois étangs d’aujourd’hui, où j’ai vu tout à l’heure nager des poissons, en des fosses profondes et vides au fond desquelles s’éboulaient les rochers et les pierres. Des hommes y travaillaient…

Imaginez , là derrière moi, cette petite colline que nous appelions entre nous la petite montagne. Il n’y avait que quelques arbustes et un énorme buisson là-haut suspendu dans le vide…

Imaginez, tout autour là-bas, plus loin, ces petites collines, éventrées, avec un sol dénudé à leurs pieds… imaginez cela..

Chaque matin, mille cinq cents hommes, deux mille, plus ou moins, selon les époques, descendaient là. Nous partions du camp en une immense colonne par cinq, échelonnés par centaines, les bras collés au corps, marchant au pas cadencé comme des automates, enlevant au passage devant la grand porte notre calot de forçat pour saluer les officiers SS, défilant ensuite dans les camps SS avec de part et d’autre une rangée de soldats tenant des chiens en laisse ou l’arme à la bretelle… Puis venait la descente, dans le petit chemin que vous avez suivi pour arriver à l’escalier, elle se faisait au pas de course, sous les coups de bâtons et les hurlements des SS… Et c’était la plongée dans l’escalier, toujours cinq par cinq, avec nos galoches de bois claquant sur les pierres… Parfois il y avait des drames dans cet escalier mais à mon sens, selon mon expérience tout au moins, la descente n’était pas le plus dur.

La première fois que j’ai descendu ces marches, il m’a semblé descendre dans le cratère d’un volcan, un immense cratère. C’était à la fois grandiose et terrible, avec tout en haut, sur les crêtes, comme un immense cercle entourant cet espace, une haute clôture de barbelés et des miradors, perchés de loin en loin, sur quatre poteaux de sapin. Et bien sûr, dans chaque mirador, un soldat avec le fusil mitrailleur toujours prêt à tirer.
Au fond de la carrière, il y avait encore un appel qui, cette fois, se faisait très vite car il ne fallait pas perdre de temps. Il s’effectuait presque au pas de course par le Kommandotführer SS Spatzneger que les Français appelaient Spatz et les Espagnols El Seco, désacralisant du même coup ce terrible tueur.

Alors là, pendant les quelques minutes que durait cet appel, il y avait un moment prodigieux, un moment extraordinaire… Sur le buisson, là-haut, on entendait un oiseau qui chantait. Je n’ai jamais entendu d’oiseau chanter à Mauthausen autre que celui-là. Et tout à l’heure, les oiseaux, beaucoup plus nombreux, chantaient à nouveau.

Mais très vite, c’était la course au travail, la course vers les kommandos pour s’emparer de l’outil : pelle, pioche, pic, drague, n’importe quoi, car autrement il fallait travailler à mains nues ; les uns couraient vers les fosses pour ramasser des pierres qu’un pont transbordeur traversant la carrière et attaché là-haut par des câbles immenses enlevait sur un plateau de bois qui descendait au fond. D’autres couraient vers les baraques, les ateliers ou encore plus loin, vers le moulin à pierre qui se dressait là-bas tout noir, dans le fond…

Puis commençait ce travail dans la carrière. Dans un bruit infernal, un tournoiement continuel, le bruit des wagonnets qui s’entrechoquaient les uns contre les autres, le vrombissement des camions qu’il fallait charger à toute vitesse, le bruit des marteaux-piqueurs tenus par les hommes qui tremblaient, échelonnés un peu partout sur les roches pour percer la falaise, le halètement des compresseurs placés un peu plus loin, nous masquant toutes les issues, de sorte que, ayant travaillé là près d’un an, je n’ai jamais vu une sortie de cette carrière. Et c’était comme cela du matin très tôt jusqu’au soir, jusqu’au coucher du soleil parfois très beau…

Ainsi était le bagne, car ce cratère était un bagne, où il fallait travailler sans relâche sous peine d’être battu à mort, sous le risque de recevoir une pierre lancée de là-haut. Il fallait surtout ne pas se faire surprendre dans un moment de repos où on essayait d’échapper à sa fatigue, à la rudesse du travail…

C’était cela la carrière. On y travaillait par tous temps : le froid, la neige… Le plus terrible était la pluie avec nos vêtements de forçat en tissu spongieux qui ne séchaient pas, nous revenions mouillés le lendemain. Une journée de pluie était ici terrible…

A midi, la sirène sonnait, les hommes couraient vers le moulin pour recevoir leur louche de soupe dans la gamelle que nous portions toujours avec nous, une louche de soupe presque invariable, faite de rutabagas, heureux si nous trouvions quelquefois une pomme de terre ou un morceau d’os qu’on mettait tout le jour à ronger et pendant que nous mangions cette soupe debout, les Meister autrichiens faisaient ici sauter les rochers à la dynamite, d’autres pierres s’éboulaient et le travail recommençait jusqu’au soir.

Heureux si dans l’intervalle on avait échappé à l’une des terribles corvées qui se faisaient ici à la carrière : il fallait remonter les morts, il fallait remonter les bouteillons vides de soupe de cinquante litres. C’était dur et plus dur encore chaque jour, il fallait aussi monter les tinettes d’excréments. Il y en avait sept à mon époque, nous les montions à quatre dans cet escalier pour aller fumer les jardins des SS aménagés sous les remparts…
C’était cela, cette carrière au temps du bagne, au temps où nous l’avons connue. Maintenant il en reste cet espace, toujours grandiose. Il en reste ce rocher à pic que vous voyez. Les SS l’appelaient "le mur des parachutistes" par dérision. Ils y ont fait sauter des hommes dans le vide, qui s’écrasaient en bas sur les pierres comme des pantins disloqués ; l’un des premiers kommandos de Juifs ramenés d’Amsterdam au mois d’août 1942, les Espagnols en émoins, a été exterminé par ce moyen.

Et puis, il reste l’escalier, l’escalier qui se dresse et qui demeure comme un monument. Bien sûr certains des nôtres regrettent qu’il ait été si bien reconstruit avec des pierres si bien ajustées, mais il a aujourd’hui 186 marches et tous les anciens peuvent aussi vous assurer qu’à l’époque du bagne, il avait aussi 186 marches. Ce que nous pouvons vous dire, c’est que le plus dur, dans cet escalier, c’était la montée. La montée du soir, après le dernier appel, où quelquefois bien sûr il manquait des hommes, la montée de cet escalier que l’on remontait à nouveau dans une immense colonne, toujours par rangs de cinq.

Montaient les premiers : les kapos, les forts, ceux qui pouvaient s’imposer, ceux qui prenaient les meilleures places devant, repoussant les autres, les plus faibles, derrière, toujours derrière, alors commençait le soir, cette fameuse montée de l’escalier… Ceux qui restaient derrière voyaient monter les premiers, toujours cinq par cinq, on avait l’impression qu’ils montaient doucement, on se disait "ce soir ça ne montera peut-être pas trop vite". Heureux si, ce soir-là, on montait l’escalier sans avoir comme très souvent une pierre à l’épaule, comme dernier fardeau de la journée. On les voyait monter doucement, mais ces premières centaines, ces hommes de tête, en arrivant en haut, commençaient à marcher plus vite sur le petit chemin. Alors derrière, il fallait suivre… il fallait les rattraper et c’est à ce moment que les SS, postés en file sur le mur de gauche, commençaient à cogner pour que l’on monte toujours plus vite. Et cette montée d’escalier était une épreuve terrible.

Il fallait apprendre à respirer, il fallait regarder où l’on mettait ses pieds. Malheur à celui qui perdrait un soulier ou son sabot, malheur à celui qui faisait tomber sa gamelle, malheur à celui qui tombait… de sorte que, lorsqu’on arrivait en haut, on pouvait dire fièrement, à l’exemple de nos camarades espagnols "una victoria màs" (une victoire de plus), c’est-à-dire un jour de vie…

Nulle statistique ne pourra vous dire combien d’hommes ont connu ici en descendant leur dernier matin, combien d’hommes y ont vu le soir leur dernier coucher de soleil.
Il y a eu des morts dans cet escalier, il y en a eu beaucoup et encore davantage, des suites de l’avoir trop monté, du dernier effort qu’il leur a fallu faire après une journée de bagne et qui a fait que le lendemain ils n’ont pas pu repartir, ils n’ont pas pu continuer. De ceux-là, aucun témoin ne peut vous dire le nombre, mais ce dont nous pouvons vous assurer, ce que je peux vous dire, c’est que sur chaque marche, je dis bien chaque marche de cet escalier, il est tombé du sang… Vous allez le remonter, faites-le avec respect.
Je vous remercie.


Jean LAFFITTE, matricule 25 519 (Mauthausen, Ebensee)

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Le Revier (camp des malades)

par Jaroslaw KRUZYNSKI

Je suis arrivé au camp central le 18 avril 1943, le dimanche des Rameaux.

L’Autriche est un pays au climat continental, l’année dernière (1996) à pareille époque nous étions dans la neige.

On passait nos journées dans la cour du block et au bout de quinze jours, j’avais une fièvre de cheval, un abcès à la gorge. Pour moi, la question était résolue, je me suis donc retrouvé dans ce qu’on appelait le Revier.

A ce moment-là, le Revier était composé d’une baraque de cuisine, de trois baraques de malades n° 1, 2, 3 et une petite baraque n° 4 où logeaient des médecins et une petite partie qui servait de toilettes. Je me suis trouvé dans la baraque block 2, elle était à peu près de la même dimension que celles qui existent encore en haut. À ses deux extrémités, il y avait deux portes, à l’entrée de droite, un petit cagibi avec des bacs qui servaient pour les besoins, à l’autre extrémité un autre cagibi pour le chef de block, droit commun allemand un peu sadique, il avait pour caractéristique de n’être pas gros et gras comme tous les autres car il était tuberculeux au dernier degré et il est mort très rapidement.

Nous avions des châlits à trois niveaux et on couchait à deux, trois, ou quatre, par châlit.
Les gens étaient classés par catégories de maladies : au début du block, il y avait les tuberculeux, les gens crachaient le sang, il y avait ensuite les syphilitiques et les maladies de la gorge.

La distribution de soupe : les services généraux apportaient avec eux des gamelles, on mettait la soupe là-dedans, les tuberculeux lapaient la soupe, on remettait de la soupe sans rien laver, bien entendu, les syphilitiques lapaient à leur tour … au bout de quelque temps j’ai compris que l’affaire était cuite pour moi… et j’ai eu une chance extraordinaire, la même qu’a eue Primo Levi… il raconte cela dans Si c’est un homme. Primo Levi était dans un kommando très dur et un jour on l’a mis dans un laboratoire d’analyses car il était ingénieur chimiste, moi j’ai eu exactement la même chance.

Un jour on a demandé des physiciens, des chimistes, des botanistes, je me suis dit "foutu pour foutu, j’y vais ."… je me suis inscrit comme mathématicien et comme chimiste, j’avais un certificat de mathématique générale et j’avais déjà travaillé pendant plus d’un an et demi dans un laboratoire de chimie. On nous a rassemblés, une trentaine ; est venu le capitaine SS médecin, le médecin Muller de Berlin, il a discuté et en a choisi une douzaine : trois Tchèques (dont London parle dans l’Aveu), trois Polonais, deux Yougoslaves, un Belge et deux jeunes Français, un étudiant en médecine de Grenoble et moi. On nous a ramenés à l’infirmerie SS, (quand vous sortez du camp, vous avez à gauche le bâtiment en dur qui est la Kommandantur, à droite il y avait l’infirmerie SS) et là on nous a donné la dernière pièce du fond pour faire des analyses de vitamines.

Les expériences consistaient à faire des analyses de vitamines pour chaque nationalité, et pour plusieurs catégories médicales de gens : les uns avaient la nourriture "normale" du camp, d’autres avaient trois soupes au lieu d’une, d’autres avaient une espèce de farine, et il s’agissait de faire les analyses de vitamines. Ceci a duré deux ou trois mois. J’avoue très franchement que cela m’a sauvé la vie, car premièrement, nous étions à l’infirmerie SS, et nous avions un travail pas très compliqué et deuxièmement, parce que nous étions, je dois le dire, nourris correctement pour une raison extrêmement simple : à l’infirmerie SS, les médecins qui soignaient les SS étaient des déportés, ily avait un médecin tchèque, Podlavar, un médecin français, Fichez, et Ginesta, un Espagnol. Ces médecins se nourrissaient avec la nourriture des SS et nous refilaient leur soupe. Cela m’a permis de passer ce cap.

Au bout de deux ou trois mois, ce travail s’est arrêté, je ne sais pas pourquoi, mais le kommando en tant que tel n’a pas été dissous, nous avons continué à habiter le Revier. Je dois dire que nous avions pratiquement un statut d’infirmier et nous logions dans le dernier petit block avec les médecins, où la vie était quand même plus facile. J’ai été affecté aux services généraux du camp, c’est-à-dire que je portais, par exemple, les vêtements à la désinfection, je portais les tinettes, je reconnais que ce travail à ce moment-là était moins pénible que tous les autres que j’ai faits après. Je suis resté jusqu’au mois d’août 1944.

Je peux vous citer des faits que j’ai vus. En octobre 1943, j’ai vu des gens faire la queue devant le block 4 : dix ou quinze hommes faisaient la queue, ensuite j’ai vu les cadavres sortir.

J’ai croisé une ou deux fois le sous-officier SS qui venait piquer les gens ; aujourd’hui, je revois encore la démarche de ce sous-officier SS et je revois ses yeux.

Un autre fait dont je peux témoigner : un jour on a dit dans le camp : "ceux qui sont les plus bancals, on va les retaper, on va les envoyer au sanatorium" . Pour nous, c’était un mot magique… ici, vous êtes dans le seul camp de catégorie 3, pour des individus "irrécupérables". On a choisi en effet les plus "bancals", et sont arrivés des cars avec les vitres teintées : les gars sont partis contents et ça a recommencé quinze jours après.

Je ne peux pas dire le nombre exact à chaque fois, quarante, soixante ou quatre-vingts, je n’ai pas de notes précises, je n’ai pas les dates. On ne pouvait pas écrire. Mais ce qu’on sait et que l’on a su très vite au camp, c’est que tous ces hommes qui avaient été mis dans les cars avaient été portés comme décédés le jour même du départ dans les registres du camp. On a su à partir de ce moment-là que le sanatorium était la mort assurée. Ça a continué et à partir de ce moment-là, les gars savaient qu’ils allaient à la mort.

Un matin, nous étions à l’appel devant le block 4. On a vu passer une quarantaine de bonshommes qui revenaient du block 8, c'était vraiment atroce : les gars se traînaient avec des bandages de papier, les excréments qui coulaient et en passant devant moi - j’étais au premier rang avec mon camarade de Grenoble, à l’appel - en reconnaissant mon triangle F, il a vu que j’étais Français et ce Français en passant devant moi, m’a regardé et a dit : "faites donc quelque chose"… Qu’est-ce que vous pouvez faire ? vous n’avez pas le droit de bouger, vous savez qu’ils vont mourir, eux savent qu’ils vont mourir, vous pouvez regarder le ciel si vous y croyez, vous ne pouvez rien faire, vous pouvez prier si vous croyez, vous ne pouvez pas les regarder en face parce que c’est trop dur, c’était ça notre vie… entre nous, ces jours-là, on avait un dicton : "aujourd’hui l’air est épais" et quand l’air était épais, on avait de la difficulté à respirer, croyez-moi…

Voilà mon témoignage de mon séjour ici, Je suis restéici jusqu’en août 1944.
Après je suis allé dans d’autres kommandos.

Jaroslaw KRUZYNSKI, matricule 26 297 (Mauthausen, Melk, Ebensee)

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Le Secrétariat

par Pierre SAINT MACARY et Juan DE DIEGO

Pierre SAINT MACARY :

Nous sommes ici dans la pièce où était la "Schreibstube" c’est-à-dire le secrétariat central du camp, où les bureaucrates (détenus) géraient les effectifs.

Il y avait trois postes de secrétaires, sensiblement devant chaque fenêtre.

Le premier était un déporté tchèque, Dany, qui gérait la totalité des effectifs, c’est-à-dire jusqu’à cinquante mille personnes présentes, et, au cours des années, il a géré cent cinquante mille personnes environ avec des mouvements d’entrée et de sortie. Il savait quels effectifs il y avait au camp central, à Melk, à Ebensee, tant de morts, tant de vivants.

Le deuxième, Hans Marsalek, devenu par la suite l’historien du camp, gérait le travail puisque les SS vendaient la main d’œuvre à des entreprises, surtout dans la deuxième partie de la guerre. Il affectait les individus selon les demandes des entreprises, par exemple à Gusen, deux cent cinquante hommes tous les matins pour Messerschmitt… c’était lui le marchand d’esclaves…

Le troisième était Diego, ici présent, il accomplissait les tâches complémentaires, la principale étant de tenir l’état civil du camp. Or il n’y avait ni naissance, ni mariage, seulement des décès, c’était d’une certaine façon "l’homme des morts".


Juan DE DIEGO :

Il y a beaucoup de femmes dans ce groupe et je veux rendre hommage aux femmes parce qu’il y a eu beaucoup de femmes déportées et à Mauthausen aussi. Je peux vous dire que c’est l’honneur des femmes d’avoir fait grève pour ne pas aller travailler, à Amstetten, les femmes ont eu plus de courage que les hommes.


Pierre SAINT MACARY :

En fait, il y a eu peu de femmes à Mauthausen, de l’ordre de trois mille, arrivées dans les derniers mois de la guerre. Elles sont parties de Ravensbrück en mars et sont arrivées dix jours plus tard. Elles ont été précipitées dans le tourbillon de la fin de la guerre et en particulier, on les a envoyées effectuer des tâches spécialement pénibles et meurtrières : elles ont été appelées à déblayer les gares de Wels et d’Amstetten qui avaient été bombardées. Il y eut des tuées et des blessées par les bombardements. C’étaient pratiquement toutes des femmes NN.


Juan DE DIEGO :

Les femmes ont fait grève un jour, puis la situation a évolué, il n’y a plus eu de travail… je vous le dis franchement ,les hommes n’ont pas été capables de le faire.

On oublie aussi les enfants, il y a eu des enfants à Mauthausen, ils ont eu des sorts très divers, certains protégés, d’autres martyrisés.

Des Espagnols, on dit : "oui les Espagnols, ils étaient bien placés"… oui, pourquoi ? parce que nous les Espagnols, quand nous sommes arrivés en 1940, les prisonniers qui étaient ici avant nous étaient tous des "droit commun", ils n’avaient pas de métier ; il n’y avait pas de maçons ni de menuisiers, aucun des métiers qui puissent construire le camp. Nous qui venions d’Espagne, nous étions des travailleurs, des professionnels de tout le corps social ; tous ces murs ont été construits par les Espagnols, ils savaient travailler… être maçon, menuisier et tous les métiers du bâtiment. Etre cuisinier à Mauthausen, c’était être un comte, un marquis ou quelque chose comme ça, mais avoir simplement un métier c’était la vie… Sinon on allait à la carrière, traîner des pierres, travailler au marteau-piqueur, tailler des pavés. Ils s’empoisonnaient avec la poussière de granit ; épuisés ils mouraient sur place, parfois on les tuait sur place. La mort était partout, du haut d’un mirador ou à coups de "gummi"… Ici même, on pendait les types avec les bras retournés.

Je vais vous dire quelque chose qui va vous étonner : quand on voit les morts, on s’habitue ou on se suicide… et moi, il a fallu que je m’habitue à voir les morts, et les morts, quand on les regarde, ils ont tous une expression… soit dans les mains, soit dans la bouche, soit dans les yeux…, chaque mort dit quelque chose et chaque jour, quand j’identifiais les morts de la journée, je cherchais à lire dans leur visage qui ils avaient pu être... (il ne peut finir sa phrase).


Pierre SAINT MACARY :

Une fois de plus, l’émotion de Diego nous coupe le souffle.

Les secrétaires faisaient ce qu’il leur semblait bon en fonction des ordres des SS. Ils décidaient que les Français qui sont arrivés en avril 1944 comme moi, iraient créer le kommando de Melk. Il y avait ici un pouvoir strictement bureaucratique, ici on gérait des fiches, des Häftlinge, les numéros. Tant qu’ils ne mettaient pas en cause les ordres des SS, ils avaient une relative liberté de choix. Finalement, c’était à cet endroit que se décidait, pas de façon individuelle ni précise mais en masse, le sort des gens par l’affectation qu’on leur donnait…

Cela a été aussi un des lieux où s’est exprimé le pouvoir clandestin. Il y a eu des grands développements sur ce pouvoir clandestin, savoir s’il était tout puissant, de quelle couleur il était, ce qu’il faisait, ceux qu’il condamnait, ou ne condamnait pas ; en réalité, ici au moins, c’est un pouvoir qui s’est créé très lentement. Un pouvoir clandestin se crée par des solidarités entre les gens et en général avec des solidarités préétablies, c’est-à-dire que si vous avez été dans le même mouvement de Résistance, si vous avez été dans le même parti politique, si vous êtes de la même nationalité, vous avez des contacts entre vous, c’est la multiplicité de ces contacts qui, petit à petit, fait un appareil clandestin.

Maintenant, bien plus tard, il est possible de parler de cet appareil clandestin comme d’un système élaboré : en vérité, c’était quelque chose d’infiniment dangereux, totalement clandestin évidemment, et qui avait des effets "gauches", c’est-à-dire, jamais assurés : on pouvait espérer que telles personnes seraient orientées de telle façon, on pouvait espérer que les maçons travailleraient comme maçons, les menuisiers comme menuisiers, les mineurs comme mineurs et puis il fallait bien des manœuvres, les intellectuels étaient manœuvres, ils n’avaient pas de métiers transférables. Jorge Semprun a dit qu’il y avait trois façons de se sortir d’un camp de concentration : la première c’est de parler l’allemand, la deuxième c’est d’avoir un métier utilisable, la troisième est d’avoir de lachance.

Lieu de pouvoir SS, lieu de pouvoir bureaucratique, lieu de pouvoir clandestin qui a fait ce qu’il a pu. Ce qui est sûr, c’est qu’un tel pouvoir a existé mais on est pratiquement incapable d’établir ses effets précis.


Juan DE DIEGO :

Ainsi donc, quand un nouveau arrivait au camp, on lui disait de dire qu’il était menuisier, ou maçon, pour mieux les utiliser et si possible les "planquer" !

Il y eut d’autres formes de la solidarité, par exemple, à une certaine époque il y a eu des commissions médicales qui venaient à Mauthausen et ces commissions médicales déterminaient les inaptes au travail, en fait les condamnaient à mort, et on sélectionnait les gens : tantôt à droite, tantôt à gauche. C’étaient des médecins venus de l’extérieur qui faisaient cela, des commissions spéciales ; mais nous, nous savions quand venait une de ces commissions, et l’on prévenait nos camarades et de sortir du camp ce jour-là parce que ceux qui restaient dans le camp risquaient la mort ; même malades. Il y a eu la solidarité à l’infirmerie, il y a eu des gens condamnés à mort qu’il fallait sauver. Avec la complicité des médecins déportés qui travaillaient à l’infirmerie, quand il y avait un mort, on donnait le nom du mort à un détenu condamné par les SS, comme ça on sauvait des vies…


Pierre SAINT MACARY :

Les cas de substitution de gens condamnés (cf. le livre de Stephane Hessel) se comptent sur les doigts des deux mains au maximum.

Au camp, on subissait mais il y a eu des hommes qui ont essayé comme ils ont pu, de mettre la fatalité en échec… de faire reculer l’absurde…


Juan DE DIEGO :

Croyez que ma grande école a été le camp. Quand on demande de quel diplôme je suis titulaire, je dis quelquefois "de l’Université de MAUTHAUSEN".

 

Juan DE DIEGO, matricule 3 156 (Mauthausen)
Général Pierre SAINT MACARY, matricule 63 125 (Mauthausen, Melk, Ebensee)

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Les femmes à Mauthausen

par Marie-José CHOMBART DE LAUWE

Je vais vous parler des femmes de Mauthausen.

Le convoi qui est arrivé ici le 7 mars 1945 venait de Ravensbrück.

Nous étions quelque mille huit cents femmes ; dans ce convoi, il y avait les femmes NN de Ravensbrück et des Tziganes avec pas mal d’enfants. L’une d’entre elles a même accouché dans le train. Nous sommes les seules femmes à avoir vécu, si l’on peut appeler ça vivre, à Mauthausen. Il y eut des passages de femmes avant nous, mais elles ont disparu.

Le 2 mars à Ravensbrück, nous sommes entassées dans un train : on mettra cinq jours à arriver ici. Nous avions reçu du pain pour trois jours ; le voyage a duré cinq jours ; ce sont donc des femmes épuisées qui descendent des wagons à la gare de Mauthausen - où vous êtes passés ce matin - dans la nuit, qui traversent le village et qui montent vers le camp. Celles qui ne pouvaient plus avancer étaient abattues d’une balle dans la tête. Nous serpentions le long de ce petit chemin avec l’horrible tentation de nous laisser tomber pour en finir.

Nous sommes arrivées dans le camp. Nous sommes passées à la douche en nous demandant bien ce qui allait nous arriver puisque nous devions disparaître… On a été sauvées parce que ce voyage a duré quelques jours et qu’entre temps, une lettre était parvenue à Bernadotte, comme quoi ce convoi était en grand danger et Bernadotte (responsable de la Croix-Rouge) a négocié notre survie avec Himmler. On a été "recueillies", si l’on peut dire, par des kapos hommes, il n’y avait pas de femmes. On a été épouillées, nous nous sommes trouvées face à des camarades de déportation, des déportés hommes, c’était de jeunes prisonniers russes très corrects avec nous. Nous avons été emmenées dans les blocks 16, 17 et 18, blocks de quarantaine. Moi, j’étais au 17 ; au 16, il y avait les plus malades et les blessées.

Il y avait aussi un "puff", c’est-à-dire un petit bordel (pas le grand bordel pour les SS) qui servait aux kapos.

Nous, les déportées résistantes ou politiques, nous n’avons jamais subi de violences sexuelles… mais c’était humiliant…

Il y a eu l’angoisse d’une première sélection qui a envoyé des femmes sur Bergen Belsen, dont la plupart ne sont pas revenues.

Quelques jours après, c’était le 20 février, on est parties au travail à Amstetten, à la grande gare de triage bombardée par les "forteresses volantes" américaines. Nous partions à deux heures du matin, en train, on arrivait sur ce terrain où il fallait porter des poutres très lourdes, tirer les rails, c’était épuisant… encadrées par de très jeunes SS de seize à dix-sept ans, des petites brutes, des sauvages, endoctrinés par la Hitlerjungen ; j’ai vu ces jeunes jeter des pierres à des femmes pour les faire travailler plus vite, des femmes qui auraient pu être leur grand-mère…

Là, s’est passé un premier drame : un bombardement aérien par les "forteresses" américaines. Nous avons eu des camarades tuées et gravement blessées qu’il a fallu remonter.
En principe, cette équipe devait rentrer à minuit, l’équipe de relève du jour suivant devait partir à deux heures du matin. A minuit, personne… elles ne rentrent pas … nous avons appris qu’elles avaient été bombardées… Là-dessus, nous nous sommes révoltées… nous avons dit qu’on ne partirait pas, ça a demandé une certaine audace évidemment… le Commandant est arrivé, revolver à la main : "si vous ne partez pas, j’en abats dix tout de suite"… Malgré cet acte de résistance, nous avons bien été obligées de partir, nous sommes parties… nos camarades étaient blessées… les SS eux-mêmes avaient très peur… nous sommes rentrées épuisées…

Au deuxième relais, les SS ont décidé de ne plus nous envoyer, je pense pour deux raisons : notre travail était inefficace (nous étions épuisées et c’était trop lourd pour nous) et les civils autrichiens commençaient à nous apporter quelque linge et cela faisait très mauvais effet…

Nous sommes donc restées dans le block de la quarantaine jusqu’au début avril… où nous sommes descendues par cet escalier, les femmes marchaient difficilement et quelques-unes avaient des fractures du bassin, des jambes, elles ont été descendues par des Stubel, des espèces de cuves à pain, deux manches d’un côté, deux manches de l’autre, ils avaient réquisitionné des hommes pour porter ces femmes… ces cuves étaient trop petites, les bras et les jambes dépassaient… imaginez cette descente… je ne vous donne pas trop de détails… c’était atroce…

Nous sommes arrivées dans un champ, un espèce de désert de pierres, apocalyptique, on nous a emmenées dans une espèce de grange dans laquelle on a entassé les trois blocks, avec les trois chefs de blocks… parmi ces chefs de blocks, il y avait une tenancière de maison close, une Allemande, véritable brute et ces trois chefs de blocks étaient en compétition, c’était la foire d’empoigne… dans cette baraque, il n’y avait pas de lit, quelques bottes de paille qui ont entraîné des disputes…

J’évoquerai le souvenir d’une petite Belge que nous appelions "Miette", emmenée au Revier, avec la cavité de la hanche effondrée ; nos camarades hommes lui avaient mis une broche en fer dans le talon, on avait installé une planche en pente, on lui avait mis une ficelle et une pierre au bout, on avait mis sa jambe en expansion… voilà la situation de ces femmes…

A l’extérieur, il y avait un minuscule ruisseau où nous allions puiser de l’eau… On nous a mis trois tinettes assez hautes, une femme tzigane battait celles qui n’arrivaient pas à se mettre dessus…

Sentant la fin venir, les SS en uniforme ont disparu… à la fin l’encadrement était féminin.

Après notre convoi, quelques femmes sont arrivées à Mauthausen. J’ai quelques témoignages.
Par exemple, nous avons vu arriver des femmes polonaises et russes venant de Varsovie ; je me souviens d’un cas atroce : une jeune Polonaise qui avait tenté de s’échapper du convoi, avait été tirée aux jambes par les gardiens et ses jambes suppuraient avec des trous énormes… après des jours et des jours dans le train, elle est morte ici…

J’ai vu aussi un groupe de Hongroises juives et un convoi d’Italiennes et de Yougoslaves qui venaient d’une usine d’armement…

Ce que je vous dis, c’est ce que j’ai vu, j’ai écrit ces dates dès mon retour…

Ces dernières semaines ont été l’équivalent d’un camp d’extermination…

Nous allions mourir là quand, le 22 avril, est arrivée une surveillante me disant : "faites sortir toutes celles qui peuvent encore marcher". On a eu très peur, on s’est dit que c’était encore une sélection, on est sorti, il y avait effectivement des hommes avec le brassard "Croix-Rouge Internationale". La première réaction a été la joie, mais tout de suite après on s’est aperçues que c’était une mise en scène… ils ont tiré… alors les femmes sont remontées, les blessées ont été emmenées au "Revier" en dur, dans le centre du camp ; nous sommes restées toute la nuit et finalement ces énormes portes se sont ouvertes, les camions blancs sont arrivés et la Croix-Rouge a obligé les SS à nous donner leur pain… on a roulé jusqu’à la Suisse durant trois jours… on est resté devant la frontière sans pouvoir passer…

 

Marie-José CHOMBART DE LAUWE, matricule 2 807 (Ravensbrück, Mauthausen)

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