Les débuts de l'Amicale de Mauthausen

SUR LES DÉBUTS DE NOTRE AMICALE

par Pierre DAIX

Il m’échoit de parler en 2005 des débuts de l’amicale simplement parce que j’étais alors un des plus jeunes, je n’avais pas encore vingt-trois ans, et que mes aînés ont disparu. Or ce sont eux qui l’ont construite. J’y ai été associé à cause de mon expérience dans l’administration détenue du camp central, mais, retenu par d’autres obligations, souvent absent de Paris, je n’ai participé à son développement que de loin en loin, pour devoir m’en écarter en 1950, entre autres parce que, devenu directeur adjoint du journal Ce Soir, je n’avais plus assez de temps à y consacrer.

Je suis rentré à Paris le 28 avril 1945, dans le premier convoi d’hommes évacués de Mauthausen avec les femmes occidentales de Ravensbrück transférées deux mois plus tôt chez nous à cause de l’avance russe. Le nom même de Mauthausen était alors parfaitement inconnu des services officiels. L’arrivée d’un second convoi avec les malades qui avaient été écartés du premier parce que les SS ne voulaient laisser sortir que des hommes ayant bonne apparence, nous réconforta un peu, mais nous assiégions les ministères pour faire libérer nos camarades des camps annexes. Nous savions que les Français, nombreux à Melk, avaient été évacués à Ebensee, plus au centre de l’Autriche, mais quelle était leur situation ? Qu’étaient devenus ceux de Loibl-Pass à la frontière de la Croatie [1] ? Ceux de Passau en Bavière ? Comment pourraient-ils se sortir du chaos de la défaite nazie ?

Personne ne pouvait nous répondre. Je pensais particulièrement à Emile Valley, mon camarade de prison à Clairvaux et à Blois, qui avait décidé de rester au camp afin qu’il y eût encore une présence française au comité international de résistance. Au père Jacques qui allait alors mourir du typhus.

J’ai assisté à la première réunion de ce qui allait devenir l’amicale. Nos camarades de Buchenwald, libérés les premiers, occupaient déjà l’immeuble réquisitionné du 10 rue Leroux, au-delà de l’Etoile. C’est là que nous nous retrouvions. Tous nous n’avions qu’une idée en tête : poursuivre l’unité de notre résistance au camp, ne pas nous laisser diviser selon des appartenances politiques entre gaullistes, communistes ou autres.

Nos camarades du second convoi avaient reçu des Républicains Espagnols (alors tenus pour apatrides) la liste mise à jour au Secrétariat du camp des morts français. La réaction des services officiels a été de lui refuser toute valeur. Nous avons décidé que nous ne pouvions laisser les familles aller jour après jour au Lutétia attendre quelqu’un qui n’existait plus. J’étais le plus qualifié pour en transmettre les données. On m’a donné un bureau et une secrétaire qui fut une collaboratrice parfaite et durant tout le mois de mai, cette tâche m’a accaparé.

Nous avons vu rentrer nos camarades à la fin du mois. Dans l’intervalle, rien n’avait été prévu pour eux, ni en fait pour les problèmes de tous ordres posés par notre retour. Beaucoup d’entre nous avaient passé pour morts. Rien non plus n’avait été préparé pour combattre les séquelles de la déportation. Les tâches qui nous attendaient étaient immenses. C’est à ce moment-là que notre amicale a pris son véritable départ, Emile Valley en devenant la cheville ouvrière.
Je ne peux, soixante ans plus tard, tenter de reconstituer la liste des membres du premier comité directeur. Saint-Gast pour les réseaux de la France combattante, Frédéric Ricol pour les communistes, Souchère pour l’Organisation civile et militaire y étaient, me semble-t-il, au premier plan avec le père Riquet. Je voudrais distinguer André Ulmann parce qu’il a joué un rôle majeur dans la conception de l’amicale, comme déjà à Compiègne en mars 1944 et, à notre arrivée au camp, dans l’apport (*) des déportés français à la résistance contre les SS. Fondateur du Mouvement national clandestin des prisonniers de guerre et déportés avec François Mitterrand, il était porteur d’informations décisives sur la conduite à tenir, sur nos responsabilités, sur nos perspectives. Il les a appliquées comme secrétaire du camp annexe de Melk et, en cette fin du printemps 1945, son rôle dans la Résistance lui valut d’entrer à l’Assemblée consultative où il sut aussi nous représenter.

Un des problèmes imprévus et un des plus graves fut celui de la sauvegarde pure et simple de Mauthausen. Dès 1947, la plupart des baraquements en bois du camp et des camps annexes avaient déjà été détruits et réutilisés par les Autrichiens pour reconstruire les ruines de la guerre. Nous devions faire face aussi, chez beaucoup d’entre eux, à une volonté d’oubli. L’existence même de la forteresse de granit de Mauthausen fut ainsi mise en cause. Ce n’était plus simplement un problème de l’amicale française. A l’époque, l’amicale internationale avait déjà pris son essor et elle a joué un rôle décisif dans la transformation du camp central et de la carrière de Wienergraben en lieu de mémoire, ce qui va permettre de donner à la commémoration du soixantième anniversaire de la libération du camp toute sa portée.

in Bulletin n° 301, avril 2005, p. 2-3, Amicale de Mauthausen, Paris

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________________________
(*) J’ai essayé de préciser cet apport dans mon Bréviaire pour Mauthausen qui paraît chez Gallimard le 7 avril.

[1] NDLR : Le Loibl-Pass se trouve à la frontière de la Slovénie et non à la frontière de la Croatie.

 
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