Lucien BUNEL - "Père JACQUES" (1900-1945)

Mauthausen - Gusen (matricule 64 109)


Le père Jacques est l’une de ces figures dont le rayonnement et l’engagement dans la société font l’unanimité. Homme de foi, opposant au nazisme, il est déporté à Mauthausen et meurt à Linz le 2 juin 1945, dans un couvent qui entretient son souvenir. Dès 1947, il est le sujet d’articles, de brochures, de livres à la tonalité hagiographique. Le film de Louis Malle, Au revoir les enfants (1987, reçoit en France le prix César du film en 1988) est une adaptation de son action au sein du collège d’Avon. L’Etat d’Israël l’a élevé au rang des Justes parmi les nations.
Evoquer le père Jacques en historien n’est pas une tâche facile. Tout semble avoir été écrit. Par ailleurs, sa mémoire est si bien forgée, et son parcours si exemplaire, que d’y apporter un éclairage objectif risque fort d’apparaître soit comme une entreprise critique de mauvais aloi, soit comme un procès en béatification déguisé.
Aussi nous nous proposons de restituer, à travers l’analyse de son engagement, le contexte dans lequel évolue le père Jacques, afin de bien comprendre ce qui a pu l’amener à cet engagement. De même, et pour poursuivre le questionnement engagé dans l’article précédent, nous souhaitons questionner cet engagement au regard de la résistance et de la déportation.

 

LE SENS D'UN ENGAGEMENT

De son nom, Lucien Bunel, né en 1900 à Barentin dans un milieu modeste, le père Jacques entre au petit séminaire en 1912. Ordonné prêtre en 1925, sa quête d’une ascèse spirituelle le conduit chez les Carmes en 1931. En 1934, il est nommé directeur du Petit Collège d’Avon que les Carmes viennent d’ouvrir. Il y révèle un talent d’éducateur.

Une spiritualité de l’adoration et du sacrifice

"Mon petit Jésus, je me mets à votre école. Soyez mon guide" écrit le père Jacques en 1921 alors qu’il séjourne à la Grande Trappe de Soligny. Entré au Carmel sous le nom de Jacques de Jésus, cette spiritualité christique ne cesse de guider sa vie et sa foi. Il témoigne d’un grand sens de l’incarnation : "Le Christ, quand on écoute son Cœur, quand on le regarde vivre, on comprend qu’il est venu pour apprendre aux autres le bonheur. (…) A mesure que l’on s’unit au Christ, que Dieu vient en nous, le Christ Dieu nous parle des autres" prêche-t-il au cours d’une retraite de septembre 1943.
Cette constante référence au Cœur du Christ d’une part, et, d’autre part, au modèle de vie et d’engagement que représente Jésus, trouve sa source dans le christocentrisme qui imprègne le catholicisme depuis le milieu du XIXe siècle. La dévotion au Sacré Cœur, réactivée par exemple lors de la construction de la Basilique sur la butte Montmartre à Paris (à partir de 1875), puise sa source dans la spiritualité médiévale et de la contre-réforme. Elle est proclamée officiellement fête de l’Eglise en 1856 puis le pape Pie XI, en 1928, lui assure une des premières place dans le calendrier. Trois ans plus tôt, ce même pape avait institué la fête du Christ-roi (encyclique Quas Primas du 11 décembre 1925) pour lutter contre le culte du chef que les fascistes favorisaient.

La spiritualité du père Jacques, si personnelle, si rayonnante et exigeante, le porte au sacrifice qu’il assume lorsqu’il pressent le danger : "Il est fort possible qu’avant peu des événements très graves se passent à mon sujet. Si je suis fusillé, réjouissez-vous, car j’aurai réalisé mon idéal : donner ma vie pour tous ceux qui souffrent" (lettre du 13 janvier 1944 à son frère René Bunel). Sans doute cette exigence n’était pas partagée par tout un clergé aux prises avec les charges paroissiales. Mais elle n’est pas pour autant une posture isolée. D’autres clercs d’envergure nationale ont ressenti le besoin d’une ascèse spirituelle alors même qu’ils avaient charge d’âme. On peut citer le père Doncœur et le père Sevin, tous deux jésuites. Le premier va marquer la jeunesse catholique de l’entre-deux-guerres par l’ascèse (à travers la marche), la prière et la dévotion à Jeanne d’Arc. Le second fut le concepteur pédagogique du scoutisme et lui assura un esprit missionnaire avant de fonder la congrégation des sœurs de la croix de Jérusalem.

Contre le matérialisme

Cette spiritualité contemplative explique en partie les prises de positions du père Jacques vis-à-vis du nazisme. Le matérialisme et le culte du chef, enfin le racisme, heurtèrent sa conscience et la vision de la vie que se foi lui dictait. C’est bien ainsi qu’il faut comprendre sa lucidité. Encore une fois, plusieurs prêtres avaient eu la même attitude et avaient compris dès le milieu des années trente, ce que sous-tendait le nazisme, au-delà du redressement économique allemand et du patriotisme. Le chanoine Cardin, fondateur de la Jeunesse ouvrière chrétienne, le père Fessart, figure de la résistance spirituelle française, enfin le père Dillard, fustigèrent le nazisme et tentèrent de sensibiliser les catholiques français et particulièrement les jeunes. Dans un article paru dans L’Appel de mai 1938 et intitulé "À bas les juifs ?", le père Dillard dénonça la vague d’antisémitisme qui touchait alors la France et l’Europe. "L’antisémitisme est le commencement de l’hérésie raciste" écrivait-il. Auteur des Lettres à Jean Pierre (1938), il prononça des conférences sur le thème : "Que savons-nous de l’étranger ? Racisme et personnalité". En pleine église Saint-Louis de Vichy, l’église métropole du régime, il parla le 14 juin 1942 de la révolte des consciences. Déporté, il mourut à Dachau.

Un patriotisme largement partagé par le clergé catholique

Outre cette spiritualité, le père Jacques a été animé par un patriotisme profond. Il n’en oublie pas la primauté du spirituel mais comme beaucoup de catholiques, il est attaché à la France. La séparation de 1905 n’a pas entamé l’attachement des catholiques français à la France, à son histoire (le Moyen-âge est particulièrement valorisé dans les manuels scolaires de l’enseignement catholique) et à ses grandes figures (Jeanne d’Arc). Il est à relier à la conviction chez beaucoup de laïcs et de clercs que la rénovation de la France passe par un retour en Chrétienté. De là les initiatives des années 1920-1930 de rechristianisation (paroisse populaire, action catholique) et les initiatives éducatives multiformes.
L’humiliation de la défaite militaire est pour lui une épreuve. Il sacrifie à l’analyse, alors à la mode, de la crise morale des Français. Toutefois, au contraire de nombreux de ses compatriotes et de ses coreligionnaires, le père Jacques rompt assez vite avec le régime de Vichy, dès lors que celui-ci collabore avec les Allemands. Sa foi et sa compréhension aiguë de la réalité du nazisme, et de fait, des risques que le régime prend en collaborant, expliquent bien sa réserve, et son attitude par la suite. Il rejoint en cela ce que le père Fessart écrit dans le premier numéro de Témoignage Chrétien : "France prends garde à ne pas perdre ton âme".

L’éducation ou la reconquête de la France

Evoquer le père Jacques, c’est aussi se pencher sur son action éducative. Ses méthodes peuvent apparaître novatrices si elles ne sont pas restituées dans un contexte plus large. En effet depuis le début du XXe siècle, des pédagogues, des éducateurs, des instituteurs, et pas seulement catholiques, ont proposé des approches alternatives. De Maria Montessori à Baden Powell, de l’école des Roches à Augustin Freinet ou à Marie Fargues, tout un courant hétérogène a favorisé l’émergence de nouvelles pédagogies. Les photographies qui présentent les activités au collège d’Avon (par exemple celles des causeries dans les bois ou celles de la responsabilisation des aînés) rappellent avant tout que le père Jacques avait des liens avec le scoutisme (il s’occupe de Louveteaux au Havre). Sa personnalité et ses propres conceptions facilitèrent ensuite la mise en œuvre de ces méthodes. Pour le père Jacques, elles ont l’avantage de favoriser aussi l’imprégnation spirituelle des jeunes. On retrouve le même intérêt chez des Jésuites et des Dominicains qui gravitent autour du scoutisme et de l’Action catholique. Le père Paul Doncoeur met en pratique ses idées chez les Routiers (18-21 ans) : camps itinérants, attention à l’Évangile, aux arts profanes et sacrés, ascèse physique et morale. À la Khâgne de Lyon, le père Albert Valensin organise des week-ends (à la Trappe) avec les étudiants. À Bordeaux enfin, l’impulsion est donnée par le jésuite Dieuzayde, disciple de Marc Sangnier, et vif opposant à l’Action Française. Il organise lui-aussi des camps pour les étudiants dans les Pyrénées, à Barèges, où la préoccupation est moins le retour à la nature que les conférences, les débats et la prière qui y ont lieu.


RÉSISTANCE SPIRITUELLE ET DÉPORTATION

Christocentrisme et ascèse spirituelle, patriotisme et conception novatrice de l’éducation fondent l’engagement du père Jacques, qui, loin d’être isolé, est à restituer dans un ensemble d’initiatives individuelles ou collectives (mouvements de jeunesse, Action populaire des jésuites), qui tentent de rénover le catholicisme français de l’entre-deux-guerres.
Mais là où le père Doncœur s’engage derrière un maréchal conçu comme le héros d’une régénération spirituelle et patriotique, le père Jacques cache des enfants juifs et se tourne volontiers vers la résistance.
Démobilisé après la défaite, il retourne au collège d’Avon. L’occupation, la déportation, le STO questionnent sa foi au point qu’il fait de l’établissement un refuge pour des réfractaires, des résistants et des enfants juifs. Mais, en 1944, il est arrêté par la Gestapo, avec 3 enfants juifs cachés au collège. Il aura cette phrase, immortalisée par le film de Louis Malle : "Au revoir, les enfants, continuez sans moi".
A-t-il agi par courage ? Au regard de son parcours, son attitude est plutôt guidée par sa foi. Son cas est bien révélateur de l’ambiguïté de la notion de déportation pour motivation religieuse. L’acte engageant, pour reprendre un concept de l’historien Pierre Vidal Naquet, est constitué moins par sa participation à un réseau de résistant, que par sa décision de donner du travail à un professeur juif, puis d’accueillir des enfants juifs.
Et c’est cette même foi qu’il mobilise durant sa captivité. Il confie à ses proches que son incarcération est une nouvelle étape et qu’il est là où on a besoin de lui. La déshumanisation des prisons puis des camps le conforte dans l’idée que la foi en Jésus Christ est nécessaire pour conserver son humanité. Il est transféré au camp de Mauthausen. Il y déploie toute sa ferveur religieuse et tente de réconforter ses compagnons de captivité.


Nous avons souhaité recentrer le père Jacques dans un contexte plus large, celui du catholicisme français, non pas pour relativiser son attitude mais au contraire pour bien souligner l’importance de la personnalité que fut la sienne. L’historien, plus habitué à dresser des tableaux d’ensemble, ne doit pas pour autant masquer la force d’un homme, la force d’un comportement individuel. Celui du père Jacques, comme le soulignent tous les témoignages, est exemplaire. Exemplaire dans ce qu’il permet de saisir l’impact de la foi sur les trajectoires de vie. Exemplaire dans la mesure où le père Jacques nous permet de mieux comprendre aussi le catholicisme de l’entre-deux-guerres. Enfin, exemplaire car, au moment où beaucoup s’effondraient ou se fourvoyaient, le père Jacques a su trouver la voie de son accomplissement, le courage et l’humanité au cœur même de la France occupée puis du camp de Mauthausen.


Charles-Édouard HARANG

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