Strasbourg 2014

Lors du 45ème congrès de l’Amicale, à Strasbourg, 16-18 novembre 2014, une table ronde a abordé le thème suivant :

Quelles mémoires du Résistant Déporté  en Europe ?

Retrouvez ici et dans le bulletin n°339, janvier 2015, p. 10-19, de larges extraits des différentes interventions des participants sur les
trois questions mises en discussion :

  1. Résistants déportés : quelles mémoires dans l’espace européen ?
  2. La « shoah » résume-t-elle l’identité spécifique du nazisme ?
  3. La catégorie globale de « totalitarismes » peut-elle absorber les « camps de concentration » nazis ?

dans quel contexte discutons-nous ?

1/ L’Europe. Nous sommes à Strasbourg, siège du Parlement européen, et à proximité du « Centre Européen du Résistant-Déporté » (CERD) créé en 2005 sur le site du camp du Struthof. Erigé sur proposition française et avec l’aide de partenaires européens, inauguré par le président de la République française, ce lieu veut « rendre hommage à ceux qui se sont élevés contre l’oppression nazie en Europe et inciter à la vigilance envers toutes les menaces contre la Liberté ». Il fait donc du « Résistant Déporté », à l’échelle « européenne », la figure héroïque de la résistance à l’oppression.
Or l’espace européen, à Strasbourg et au « CERD », est celui qu’ont institutionnalisé divers traités inter-étatiques, dans le climat de la Guerre froide et qui prend acte, sans plus, le moment venu, de l’effondrement de l’URSS. La mémoire que nous portons se satisfait-elle de ce schéma manichéen et linéaire ? Il y a d’abord, par exemple, le sort partagé au camp et les solidarités créées avec la masse des déportés soviétiques. Les « Serments » prononcés, dans toutes les langues d’Europe, à Buchenwald et Mauthausen, par les déportés libérés, proclamèrent l’exigence d’un avenir « antifasciste » et pacifique. Enfin, notre continent, tel qu’il s’est reconstruit à l’ouest, assuma, durant « la guerre froide », des guerres coloniales en Afrique et en Asie, le soutien du « monde libre » à des dictatures sanglantes, sur tous les continents (Europe incluse), des politiques ségrégatives à l’encontre d’oppositions nationales. Si nombre de personnalités rescapées des camps ont cru ou participé, au premier rang parfois, à la construction politique ou intellectuelle de « l’Europe », d’autres ont vécu ce monde reconstruit comme un rêve brisé, à l’est certes, mais aussi à l’ouest.

2/ Le mot déporté n’a de sens, pour les camps nazis, qu’à partir de l’internationalisation de la population concentrationnaire, qui commence avec l’Anschluss, et se poursuit par la soumission forcée de nombreux pays.
Aujourd’hui, ce mot se voit doublement contesté. D’abord par des historiens qui estiment qu’il est insuffisant pour désigner les victimes du judéocide (la « Shoah ») ou l’extermination d’autres populations (Sinti et Roma). Ensuite lorsque, avec la disparition du « bloc soviétique », le mot déporté est communément étendu aux populations victimes des répressions communistes et aux internements dans les camps du Goulag.
En 2009, les Comités internationaux des camps nazis en Allemagne et en Pologne ont pris acte de cette évolution et ont remis aux autorités allemandes un « Testament » où ils refusent « la mise en équivalence des culpabilités, la hiérarchisation de la souffrance, la concurrence entre les victimes et l’amalgame des phases historiques ».
Deux rejets : celui de la nouvelle écriture de l’histoire du XXe siècle européen, fondée sur le mot « totalitarismes » ; le choix qui en découle, par décision du Parlement européen, d’honorer le 23 août toutes les victimes de tous les « totalitarismes ».

3/ Un moment historique bien particulier :
> celui où les déportés quittent la scène, et qui donne au mot « Testament » tout son sens.
> celui où s’exacerbent, partout en Europe, des nationalismes virulents et des haines xénophobes dont l’emploi du terme simpliste de « populisme » ne suffit pas à appréhender la gravité.
> celui enfin où les tensions internationales opposant l’Est et l’Ouest sont ravivées, comme si les catégories pratiquées depuis l’effondrement de l’URSS et trop vite proclamées « la fin de l’histoire ! » appartenaient déjà au passé.

Daniel Simon et Dominique Durand

intervenants :

  • Sophie Beernaerts, chef du programme « L’Europe pour les citoyens » à la Commission européenne
  • Andreas Baumgartner, secrétaire général du CIM (Autriche)
  • Guy Dockendorf, président du CIM (Luxembourg)
  • Enric Garriga, président de l’Amical de Mauthausen y otros campos, membre du Comité international Buchenwald-Dora (Espagne)
  • Bertrand Herz, président du CIBD (France)
  • Silvio Peritore, vice-président du Conseil central allemand des Sinti et Roma, membre du CIBD
  • Jacek Tarasiewicz, membre du CIM (Pologne)
  • Agnès Triebel, secrétaire générale du CIBD (France)

modérateurs : Dominique DURAND et Daniel SIMON


Sophie Beernaerts

Je m’occupe d’un programme qui s’appelle : « l’Europe pour les citoyens », qui existe depuis 2004. Donc, on vient de négocier maintenant un nouveau programme pour la période 2014-2020 et les objectifs de ce programme sont de rapprocher l’Europe des citoyens et de contribuer à permettre aux citoyens de mieux comprendre l’Union européenne, ses valeurs, sa diversité et son histoire ; l’objectif étant que les citoyens s’engagent pour défendre les valeurs communes, les valeurs telles qu’elles ont été rédigées, incluses dans le traité de l’Union européenne, donc des valeurs de liberté, de paix, de diversité. Donc on travaille à la fois pour encourager la participation civique, donc on travaille beaucoup avec des autorités locales, avec des organisations de la société civile, mais on travaille aussi sur ce qu’est notre histoire commune, les moments fondateurs dans notre histoire commune sur lesquels s’appuyer pour bâtir ensemble un avenir meilleur. Donc il y a à la fois un volet mémoire et un volet participation civique. Au départ, ce programme avait été conçu pour commémorer les victimes du nazisme. Suite à l’entrée des Pays de l’Est dans l’Union européenne – et je sais que ça a fait beaucoup débat au sein de vos associations – le programme s’est étendu, pour aussi commémorer les victimes du stalinisme. […]

Je pense que nous avons trois possibilités pour constituer une mémoire européenne :
– soit on choisit l’option, on accepte la diversité, le relativisme et on additionne une série de mémoires,
– soit on fonde une mémoire historique commune sur des concepts très larges mais avec le danger que ça devienne tellement vague et tellement diffus et ça laisse la place à trop d’interprétations possibles,
– soit on la fonde sur des grandes étapes historiques, notamment notre héritage culturel commun, les deux guerres mondiales, l’intégration européenne.

Mais je crois que pour constituer une histoire commune, on doit avant tout la fonder sur un esprit critique, sur une capacité de regarder ensemble, mais chacun, nos histoires nationales et les confronter aux histoires des autres. C’est pourquoi je trouve très positif de votre part d’inviter des personnes qui viennent avec des backgrounds historiques différents parce que je pense que c’est ainsi que l’on peut apprendre les uns des autres, qu’on peut se rendre compte que les moments importants dans l’histoire de chacun ne sont peut-être pas les mêmes. Autant dans notre histoire occidentale, c’est clair qu’au lendemain de la guerre, ce qui a façonné les mémoires, les esprits, c’était la seconde guerre mondiale, c’était la lutte contre le nazisme, autant dans les pays de l’Est, qui ont vécu cela aussi, depuis la sortie du communisme, les nouveaux régimes se sont surtout fondés sur la base du rejet du communisme, du rejet de cette histoire qui leur avait ôté cette liberté à laquelle nous tenons tous.[…]

Plutôt que tenter d’homogénéiser les contenus, de se mettre d’accord sur ce qui nous est commun, je crois qu’il faut tenter de travailler sur les attitudes, sur les pratiques morales, politiques et vraiment, éduquer nos jeunes à l’esprit critique, les éduquer à remettre en cause la parole imposée, les amener à confronter leur vécu à celui des jeunes d’autres contrées.[…]

Je vais vous donner quelques exemples de projets que j’aime bien. Par exemple un projet irlandais qui s’appelle le projet « crocus » où chaque année des jeunes des écoles, je crois primaires, plantent un crocus, pour sa symbolique de la couleur jaune, et en faisant référence à l’étoile que portaient les juifs et ils s’approprient une personne, la vie d’un enfant qui aurait été déporté dans les camps de la mort et ils racontent cette histoire à toutes les personnes qui viennent visiter le jardin. Voilà, ça c’est un projet qui ne demandait pas beaucoup de financement mais grâce auquel les jeunes se sont penchés sur l’histoire d’enfants durant la seconde guerre mondiale. Autour d’eux des jeunes, des professeurs, des autorités locales, des fondations mémorielles.

Nous avons aussi, dans la période précédente financé l’archivage de documents des populations Roms déportées. Dans certains États membres, on n’a pas nécessairement des financements pour accompagner certaines initiatives de la société civile et on essaie à ce moment-là, bien aussi de contribuer à aider ces associations qui vivent avec peu de moyens. Ce qui est important aussi c’est la mise en réseau. Ce que nous essayons maintenant de faire depuis deux ou trois ans, c’est une fois par an, de rassembler nos différents porteurs de projets. […]

Je crois que fondamentalement, l’Union européenne est un projet à construire en permanence, vous disiez combien dans les camps, les déportés rêvaient d’un avenir meilleur et développaient ensemble une vision d’un monde plus fraternel, plus juste, plus libre. Je pense que c’est cela qu’on doit redonner aux gens, cette possibilité de nouveau, de construire l’avenir ensemble. […]

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Agnès Triebel

Je vais vous parler de l’idée d’Europe née dans les camps de concentration à partir d’un ouvrage écrit par trois Allemands « Von Buchenwald (,) nach Europa », virgule entre parenthèses : les chemins qui mènent vers l’Europe depuis les camps nazis n’ont pas été linéaires.

Les grandes figures de la déportation témoignent. Jorge Semprun disait : « Ça peut sembler paradoxal, mais d’une certaine manière, c’est dans les camps nazis qu’a surgi l’esprit européen ». Ces passeurs de valeurs d’humanité, rescapés des ténèbres, portent l’éclairage des valeurs universelles. Christian Pineau déporté à Buchenwald, ministre des affaires étrangères en 1957, signera le traité de Rome.

Ce que je voudrais aborder avec vous c’est la manière dont la perspective européenne s’est traduite pour eux dans le camp. Ce sont des approches assez différentes. Floréal Barrier dit : « J’ai passé dix-neuf mois à Buchenwald dans un bloc international, il y avait Semprun, non, on ne parlait pas d’Europe au camp, il y avait évidemment des Allemands antifascistes, en tout cas, il y avait une solidarité qui était extrêmement présente. Nous avons réalisé que nous avions créé au camp, mais nous l’avons réalisé après, une Europe de la solidarité, pas cette Europe d’aujourd’hui, qui n’a rien de commun avec celle du camp. Je suis résolument européen mais je suis pour l’Europe de Buchenwald, pas pour celle de Bruxelles ». Autre point de vue, Charles Palant, Français né en France d’une famille polonaise juive, délégué syndical en 1936 déjà, membre de la Ligue internationale contre l’antisémitisme, cofondateur du MRAP, résistant juif, déporté à Auschwitz puis à Buchenwald, raconte l’influence qu’ont eue sur lui les discussions familiales et le quartier de Belleville où il habitait avant d’être déporté: « J’ai été nourri et par ma famille, et par le quartier où je vivais, par des réflexions sur les sujets comme le chômage, la grève, la liberté, la révolution, ça c’étaient les premiers mots de mon enfance. Europe, Europe, je me souviens qu’à Buchenwald, nous parlions surtout de l’épaisseur de la soupe, je ne pensais pas quotidiennement à l’Europe, mais ce qui nous a donné la force de continuer, c’étaient les visions d’avenir, les nouvelles perspectives pour l’humanité, la conviction que nous étions restés des hommes libres, libres en ce sens que les SS avaient peut-être le pouvoir de nous vaincre, pas de nous convaincre ». De la même manière, Floréal Barrier évoque la solidarité internationale et il dit : « L’Europe pour moi était une Europe des travailleurs, une Europe où on chantait l’Internationale » et il raconte cette histoire extraordinaire vécue à Auschwitz, lorsqu’il se trouve un jour à côté d’un Meister qui portait un brassard avec une croix gammée, qui lui dit : « D’où viens-tu ? » il dit : « Je suis Français », « Juif ? », « oui je suis juif », « Professeur ? », « Non, ouvrier dans une tannerie » et le Meister lui dit : « Tu es ouvrier ? Alors tu vas te sortir de cette merde ». Il raconte toujours cette histoire pour dire, on a vécu cette solidarité, dans les camps et après elle s’est structurée en Europe.

Pierre Sudreau disait régulièrement : « Je suis devenu Européen dan  les camps, la même misère a rassemblé des hommes et des femmes, des nationalités différentes et a fait voler en éclats les frontières ». Et Stéphane Hessel disait : « Nous étions Européens à Buchenwald, ça nous a soudés les uns aux autres, par-devers toutes les animosités nationales. A Buchenwald, je crois que c’est important de le dire, nous n’étions pas contre les Allemands, nous étions au contraire tous ensemble, Hollandais, Russes, Français, Polonais, Allemands, contre les nazis. Les détenus allemands constituaient au départ le groupe le plus important et ensemble, nous voulions construire avec ces Allemands-là une nouvelle Europe, une Europe différente, qui était tout le contraire de l’Europe allemande, qu’Hitler avait mise en place ». Charles Palant renforce le propos de Hessel : « Moi j’ai un problème avec le concept de la réconciliation, je trouve que c’est un concept qui est beaucoup trop imprécis, parce que, à Buchenwald, il y avait des Allemands des deux côtés des barbelés, il y avait d’un côté, les bourreaux, et puis il y avait de l’autre les Allemands qui s’étaient opposés au national-socialisme, avec ces Allemands-là, les opposants au national-socialisme, moi je n’ai pas à devoir me réconcilier, ils n’ont jamais été mes ennemis ».

C’est intéressant de voir ces différentes positions qui se rassemblent. Buchenwald ou Auschwitz ont été les terreaux de la réflexion. Il y a bien sûr notre ami, Bertrand Herz qui a des choses tout à fait intéressantes à raconter sur ces Allemands antifascistes, dont il a vécu l’aide pendant les marches de la mort.

Donc on voit que cette entraide, cette idée de se projeter sur quelque chose qui allait être autre chose que ce que les nazis avaient imposé en termes d’Europe, ce sont les déportés qui les premiers, ont peut-être créé cette idée d’Europe.

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Guy Dockendorf

Avant d’être élu président du comité international de Mauthausen, j’ai été depuis la mort de mon père en 1987, le secrétaire de l’Amicale des anciens prisonniers politiques luxembourgeois de Mauthausen. […] Une des actions que les déportés luxembourgeois ont menées depuis 1968, donc depuis 47 années maintenant, fut de conduire des jeunes des lycées classiques et techniques pour des voyages d’étude dans les camps de Mauthausen, Hartheim, Gusen et Ebensee, Melk, etc. Je pense, pendant ces années, autour de 2000 ou 2500 jeunes Luxembourgeois sont allés sur les sites de ces camps. […]

Je pense que cela rejoint une partie des missions que s’est données la Commission européenne : essayer de voir comment les Européens d’aujourd’hui peuvent, en se basant sur les expériences malheureuses du passé, travailler dans la perspective d’une Europe différente, peut-être plus unie […]. J’ai présidé le Comité des affaires culturelles au moment où le Luxembourg présidait le Conseil des ministres de l’Union européenne en 2005. Une de mes missions à l’époque était, à côté de la fameuse convention de l’UNESCO sur la diversité culturelle, de négocier la mise en place d’un programme qui allait s’appeler « l’Europe pour les citoyens ». À l’époque, il s’appelait encore « Citoyens pour l’Europe » et aujourd’hui, il s’appelle « l’Europe pour les citoyens […]. Le premier programme « citoyens pour l’Europe » ne prévoyait, dans ses actions de sensibilisation pour la mémoire européenne, que des actions en faveur des camps de concentration nazis. En discutant avec nos amis polonais, tchèques, lituaniens, etc., je me suis rendu compte que c’était laisser de côté une partie de notre histoire qui n’était pas une histoire commune. La guerre était terminée en Europe de l’Ouest en mai 1945 mais elle a continué sous d’autres formes, pour d’anciens déportés dans des camps nazis, qui furent à ce moment-là, après le retour chez eux, déportés dans d’autres camps, dans des camps du Goulag par exemple. Et on a réussi à ce moment-là à ce que ces actions de sensibilisation prévoient des actions non seulement pour des camps de l’Europe de l’Ouest mais aussi dans des camps de l’Europe de l’Est. […]

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Enric Garriga

La mémoire des déportés et de la déportation en Europe est une question qui suggère à son tour, beaucoup d’autres questions : comment la conservons-nous et la protégeons-nous des attaques constantes, des négations et des banalisations ? Et quelles sont les obligations et la responsabilité des autorités, des institutions dans cette défense ? Nous défendons et conservons les valeurs des déportés résistants de l’actuelle Europe, une Europe qui a tendance à oublier son histoire, surtout les épisodes les plus obscurs et controversés. Une Europe où l’extrême-droite semble récupérer du terrain face à la société démocratique et égalitaire. […]

Il est important de faire ressortir la conscience européiste des  déportés. Avec eux, l’airain de l’Europe que nous connaissons s’est forgé sur les champs de Buchenwald ou Mauthausen. Non seulement par le creuset des peuples, des langues et des cultures que les camps ont représenté mais spécialement par les valeurs de tolérance, de démocratie, de liberté qu’ils ont défendues. Ces défis ont des réponses claires : l’avenir est au travail avec eux et les jeunes avec tout le travail de réflexion historique, des connaissances mais aussi une sensibilisation et l’implication idéologique avec ces valeurs que les déportés ont défendues. On peut y voir les germes des nouvelles tranchées en Europe, des tranchées idéologiques pour freiner l’essor du fascisme sur le vieux continent. Avec les institutions et les administrations mais pas seulement les grandes, le parlement, le gouvernement : aussi les administrations locales, les municipalités, les associations et la communauté locales. Les plus proches expériences, les expériences vitales des déportés de notre ville, de notre cité représentent de grands instruments didactiques et émotionnels pour fortifier ce travail d’implication et de sensibilisation. Ce serait par exemple le projet du réseau de mémoire et la prévention du fascisme « jamais plus », nunca mas, que depuis l’Amical de Mauthausen et à partir de notre expérience de Buchenwald et avec l’appui du CIVD, nous posons en Espagne. Les projets à partir de l’expérience d’un déporté dans une ville impliquent la participation ’étudiants, des associations culturelles et mémorielles, de la municipalité et des citoyens du lieu pour répandre, pour sensibiliser, pour récupérer la mémoire et pour prévenir le fascisme .Ces noyaux : déportés cités, lycées, communautés, ces nodules, se joignent avec d’autres noyaux, avec d’autres centres et d’autres villes en Espagne en formant un vrai réseau antifasciste. Le réseau croît aujourd’hui avec les hommes des villes et des centres européens comme Weimar, Mauthausen ou Perpignan […]

Dans le document préparatoire de cette table ronde, vous avez reconnu que le premier intérêt de cet échange est de manifester qu’il existe d’autres expériences historiques et d’autres manières de penser que les vôtres.

Effectivement, l’une de ces autres expériences historiques, c’est celle des républicains espagnols. Une histoire que tout le monde connaît, mais je dois faire ressortir spécialement certains de ses points les plus frappants. Les déportés espagnols ont été les premiers combattants européens contre le fascisme, dans une cruelle guerre où les troupes franquistes ont vaincu la république espagnole et ont provoqué l’exil de centaines de milliers de personnes fuyant la répression. Cette année, nous commémorons le 75e anniversaire de l’exil républicain. Mais après, quand, en 1945, les camps sont libérés, nos déportés, nos républicains espagnols, apatrides, ne voient pas la fin de leur malheur. Ils ne peuvent pas revenir dans  leur pays, car le fascisme a été maintenu avec le consentement coupable de l’Europe victorieuse. Le plus grave, c’est que cela continue d’être l’actuelle situation, les difficultés existent encore aujourd’hui en Espagne pour expliquer l’histoire, pour chercher des disparus, pour ouvrir les tombes, pour rechercher les identités. La grande difficulté est d’honorer nos déportés, la passivité de nos gouvernements et les empêchements du système judiciaire. Nous poussons les programmes de mémoire, les programmes avec les jeunes, les voyages dans les camps, avec le sentiment d’abandon. Mais le doute n’amoindrit pas notre enthousiasme et notre volonté […] Les camps des nazis sont sans doute un fait exceptionnel, unique, et les survivants racontent que ce qui s’est passé a été si monstrueux que beaucoup n’arrivent pas à le croire. C’est pour cela que nous, les membres des comités internationaux, des associations et des amicales nationales devons être vigilants, unir nos efforts et ne pas défaillir, faire nôtre le cri de guerre des républicains espagnols : facismo, nunca mas, no pasaran !

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Andreas Baumgartner

Quelle mémoire existe en Autriche ? Je vois cette question ainsi : quelles mémoires peuvent exister dans un pays qui est un pays de coupables, qui est un pays de collaborateurs, mais aussi un pays de résistants ? En Autriche en tout cas, on doit considérer la situation de façon nuancée, la déportation n’est pas un trauma national comme en Pologne, ce n’est pas un récit collectif comme en Italie ou en France. En comparaison avec d’autres pays, la déportation fut une note marginale de l’histoire autrichienne.

Premièrement, le rôle de la première victime : l’Autriche s’est déclarée officiellement la première victime du nazisme, c’est une argumentation attestée aussi par les Alliés dans la déclaration de Moscou. Cette déclaration impliquerait que tous les Autrichiens seraient aussi des victimes, négligeant qu’un grand nombre de collaborateurs, représentant une majorité notable a fait preuve d’une négligence, voire d’une bienveillance coupable face aux crimes nazis. Si une nation entière se déclarait comme victime, comment peut-on alors définir les résistants ? La réalité étant ainsi présentée, et pour conforter cette idée, on a dû minimiser le rôle des résistants. L’existence des résistants a révélé en miroir une population de collaborateurs et une population bienpensante. Pour cette raison, les résistants n’ont pas pu faire valoir leur propre rôle dans la société autrichienne.

Deuxième point : les anciens résistants dans les gouvernements d’après-guerre, pour éviter de répéter les conflits qui avaient traversé la première république autrichienne (1919-1938) – c’était le parti conservateur contre le parti socialiste, les communistes, les nazis -, on a essayé de créer des gouvernements de réconciliation nationale, on a parlé d’un geste de conciliation en intégrant d’anciens nazis. Les anciens résistants n’étaient pas dans une position privilégiée dans l’État nouveau. Tous s’y intégraient pour créer une Autriche nouvelle.

Troisième point : l’anticommunisme. Comme l’Autriche d’après-guerre a été occupée pour des années par les forces alliées, l’administration soviétique a exigé une surreprésentation des anciens résistants communistes dans l’administration nationale. Cette surreprésentation a produit l’idée dans l’esprit de la population que les anciens résistants étaient en majorité des communistes. D’autant que les anciens résistants d’autres partis n’ont pas insisté sur leur engagement dans la résistance. Avec la guerre froide et l’anticommunisme croissant, la dénégation de la résistance devenait manifeste.

Quatrième point : la réintégration des nazis. Après quelques années, la dénazification en Autriche était terminée, avec des résultats discutables. Tous les partis, à part les communistes, ont essayé de réintégrer les anciens nazis. Du fait de cette politique, les anciens résistants étaient devenus fragiles car les anciens nazis s’en prenaient ouvertement à eux comme à des traîtres à leur patrie. Une opinion qu’on trouve même aujourd’hui.

Cinquième point : la déportation en Autriche. La grande majorité des déportés en Autriche étaient des juifs ; l’antisémitisme existant dans la population a empêché que la déportation devienne une part de l’histoire nationale. Et les anciens déportés politiques ont contribué aussi à l’ancrage de cette opinion dominante en Autriche : tous les juifs ont été déportés uniquement pour des raisons racistes, les juifs n’ont pas contribué pour une part essentielle à la résistance. Mais pour moi, c’est évident, s’il n’y a personne pour raconter cette résistance juive, c’est parce qu’il n’y a pas de survivants. Pour minimiser le rôle de la déportation juive, et pour augmenter le rôle des autres déportés dans la résistance, on n’a plus parlé de la déportation juive en Autriche. La démarcation entre la déportation des résistants et la déportation des juifs était admise comme un fait établi. Or, pour mentionner les proportions, ce sont 65 000 juifs autrichiens qui ont été déportés, très peu ont survécu ou sont revenus en Autriche. Les résistants politiques eux, étaient environ 20 000, dont 6 000 ont été exécutés ou sont morts dans les camps de concentration.

Et dernier point, le sixième : la situation actuelle en Autriche. Aujourd’hui, le récit de la déportation, soit celle des résistants, soit celle des juifs, se fait moins audible chaque année. Pour les jeunes d’aujourd’hui, il s’agira d’un temps passé, comme celui de Napoléon, ou peut-être de Charlemagne, si on ne peut pas susciter leur intérêt, si on ne peut pas gagner leur cœur. En même temps, le nombre des anciens nazis, je dis bien des anciens nazis. Cela s’explique bien sûr par des raisons biologiques. Mais la place occupée par les anciens nazis est reprise par la jeune droite ou les jeunes néo-nazis, les jeunes négationnistes. Celle des déportés restera inoccupée s’il n’y a pas des groupes comme nous pour la regagner ; l’avancée d’une droite nouvelle en Europe exige notre attention entière et notre collaboration supranationale.

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Silvio Peritore

Je représente le Conseil central des Sintis et Roma, mais j’ai également une histoire personnelle très liée à la déportation. Ma mère a survécu à la déportation mais elle en a été profondément blessée. Je voudrais aujourd’hui rendre hommage à Bertrand Herz, à Pierre Durand et à Floréal Barrier, dont l’action a été essentielle pour nous.

Mon grand souci est bien sûr le racisme, l’antisémitisme, l’anti-tziganisme, tendances lourdes qui s’installent vers ce que l’on peut qualifier de révisionnisme. Malheureusement, les récentes élections en Thuringe, dans le Brandebourg et en Saxe le confirment et ces problématiques du révisionnisme, de la haine, sont maintenant portées jusque dans le cœur des sociétés. C’est la raison pour laquelle je pense que le document rédigé par les présidents des Comités internationaux et remis aux autorités politiques allemandes en janvier 2009 – qui était le testament des survivants et s’intitulait « Préserver la mémoire, entretenir les lieux historiques et assumer la responsabilité » – est absolument essentiel. Dans ce document, ils s’insurgent contre tout amalgame historique des mémoires. Je voudrais rappeler que le Parlement européen a adopté une résolution qui décrète le 23 août « Journée nationale de la mémoire européenne de toutes les victimes des régimes totalitaires et autoritaires » : le 23 août est le jour de la signature du pacte signé par Hitler et Staline, date qui se substitue au 1er septembre, jour du début de la Seconde guerre mondiale. On voit que ce transfert de dates symboliques constitue une accentuation manifeste de la volonté de niveler les deux grandes dictatures du vingtième siècle.

Depuis quelque temps, les tendances à relativiser les événements historiques se font plus visibles et conduisent à un affaiblissement des associations des victimes du national-socialisme et des mémoriaux au profit d’un renforcement de toutes les institutions traitant de l’histoire du stalinisme, de la RDA, etc. Il est incontestable que ces questions font partie intégrante de notre mémoire mais il faut traiter chaque histoire selon sa spécificité. Il faut bien prendre conscience que si ces thèmes deviennent une instrumentalisation au profit des droites populistes et des partis d’extrême-droite, dans le but de présenter les criminels nazis comme des victimes ou bien de faire fi des causes ou des évolutions historiques ou bien de relativiser l’Holocauste, les six millions de victimes juives et cinq cent mille victimes Sintis et Roms, c’est la porte grande ouverte au révisionnisme.

C’est la raison pour laquelle je crois qu’il est urgent que le Parlement européen et la Commission définissent très sérieusement les lignes et les objectifs d’une culture européenne de mémoire commune. Il faut établir les bases d’une réflexion sociopolitique qui n’amalgame pas des systèmes aussi différents que le national-socialisme et le stalinisme, qui n’amalgame pas des politiques criminelles aussi différentes que la politique génocidaire des nazis et les politiques d’expulsions massives des populations avant et après 1945. Il faut absolument rappeler vis-à-vis des jeunes les valeurs du testament des survivants.

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Bertrand Herz

La Shoah caractérise-t-elle le nazisme ?

Ma réponse est : oui, à condition d’y ajouter quelques réflexions.
Je me suis appuyé sur la relecture de l’ouvrage de l’historien français Dominique Vidal : « Les historiens allemands relisent la Shoah ».
Vidal présente les travaux des « nouveaux » (dans les années 1990-2000) historiens allemands : Peter Longerich, Götz Aly, Suzanne Heim, etc.
Ils s’opposent complètement à la thèse de la philosophe Hannah Arendt, qui disait lors du procès Eichmann : « ce qu’il y a d’encore plus abominable dans le génocide des Juifs, c’est son inutilité ».

Au contraire, pour les nazis, l’extermination du peuple juif est un des éléments, mais il n’est pas le seul, d’une entreprise de transformation politico-économicodémographique totale de l’Europe, dont la race allemande assurerait la direction en soumettant les autres populations européennes réduites en esclavage.

Pour assurer la prospérité de la nouvelle Europe, il faudrait, non seulement diffuser le savoir technologique  et administratif de l’Allemagne, mais procéder si nécessaire à toutes actions sur les populations existantes, à la fois pour servir de travailleurs esclaves, mais aussi pour dégager de l’espace et des possibilités suffisantes de ravitaillement pour y installer les colons allemands ; ces actions, comprennent aussi bien le travail exténuant jusqu’à la mort, la déportation loin vers l’Est, l’extermination par la faim, par le fer et par le gaz.

C’est ainsi qu’un des hauts responsables nazis, Göring je crois, a déclaré : « Il sera peut-être nécessaire que trente millions de Russes meurent de faim ».

Les historiens allemands soulignent, ce que l’on savait déjà, notamment pour les médecins, que, loin d’être une bande de brigands incultes, l’élite nazie, celle qui a mis au point ces plans d’extermination, se composait de scientifiques, d’économistes et de démographes de très haut niveau ; ils ont mis leurs capacités au service d’objectifs monstrueux.

J’en tire quelques réflexions concernant l’action de mémoire des associations de déportés :
Le caractère prémédité et organisé des atrocités nazies justifie nos réserves sur la « banalisation des mémoires ». Il faut être très prudent dans l’assimilation des génocides nazis à d’autres exterminations de populations, certes atroces, mais qui ne sont pas nécessairement une émanation directe des idéologies des régimes qui les commettent.

[…] Il est important que les victimes des nazis, et ceux qui entretiennent leur mémoire, défendent les droits de l’homme dans le monde, mais ce souci ne doit pas nous détourner de consacrer prioritairement nos activités à la préservation de la mémoire des crimes du nazisme, dont en premier lieu les exterminations de populations. En effet, c’est la renaissance de cette idéologie, ou la naissance de toute idéologie analogue prônant et planifiant des exterminations de masse ciblées qui, de loin, est la plus, et peut-être la seule vraiment menaçante pour la survie de notre civilisation. […]

Je témoigne devant les jeunes Allemands. Pour moi c’est quelque chose d’au moins aussi important que, disons, d’accompagner des jeunes Français dans les camps en Allemagne. je complète l’information et l’enseignement des professeurs par un témoignage, un témoignage précis sur ce qu’a été la vie d’un enfant dans un camp – parce que j’avais 14 ans quand j’ai été à Buchenwald. Mon père y est mort, enfin dans un kommando, au mois de janvier 1945, ma mère étant entre temps décédée à Ravensbrück en décembre 1944, où se trouvait également ma sœur qui est revenue. j’ai essayé de leur faire comprendre ce que pouvait être la vie d’un enfant, d’un préadolescent dans un camp comme Buchenwald avec ce que, je dirais, l’entraide des gens plus âgés, les contacts que je pouvais avoir avec des adultes ont pu

apporter, avec mon père bien sûr jusqu’à sa mort, ont pu apporter pour que je sois actuellement parmi eux. Ça, c’est pour les élèves français. Maintenant quand je vais voir les élèves allemands, la question fondamentale qu’ils posent, dans tous les cas : pourquoi êtes-vous là, pourquoi êtes-vous là, hein ? Comment avez-vous fait pour venir, que pensez-vous, qu’est-ce que vous pensez de l’Allemagne ? Et je réponds, je n’ai pas pardonné, je ne pardonnerai jamais, je ne peux pas, personne ne pardonne ce qui s’est passé, mais vous vous venez, vous n’êtes responsables de rien et je viens pour vous tendre la main. Voilà, c’est comme ça que se passe l’entretien avec des tas, beaucoup de questions que les jeunes Allemands se posent actuellement, du moins ceux que je rencontre, sur disons l’avenir de la mémoire de la déportation. […]

[ Ce texte joint au contenu de l’intervention de B. Herz à Strasbourg des réflexions qu’il a formulées par écrit à la suite de cette journée. ]

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Bertrand Renouvin

Libre opinion
QUELLES VALEURS EUROPÉENNES ?

Lors de notre congrès de Strasbourg, Sophie Beernaerts, chef du programme « L’Europe pour les citoyens » de la Commission européenne, a évoqué dans ses intervention les valeurs de l’Union européenne en des termes qui se voulaient consensuels.

Cette bienveillance officielle m’a cependant troublé et la lecture du programme dont Sophie Beernaerts a la charge n’a pas dissipé mon malaise alors que tout est fait dans ce texte pour susciter une sympathie active. Les projets financés, lit-on, « sensibiliseront au travail de mémoire, à l’histoire et aux valeurs communes de l’UE, ainsi qu’à son ambition de promouvoir la paix, les valeurs européennes et le bien-être de ses peuples » et « encourageront la participation démocratique et civique des citoyens à l’échelle de l’UE… »

A ces mots, on ne peut que souscrire : ces valeurs européennes sont de toute évidence à promouvoir ! L’histoire du 20e siècle nous a malheureusement appris que la promotion ou même l’apologie des valeurs n’empêche rien. Pour ne prendre qu’un exemple, les pays germaniques puis l’Allemagne unifiée virent naître Kant, Hegel et Marx, qui eurent chacun à sa manière une influence considérable sur la pensée européenne et sur la définition de valeurs largement partagées – et c’est ce pays de très haute culture qui engendra le national-socialisme. En tant que telles, les valeurs les plus éminentes ne constituent pas une garantie car elles peuvent être radicalement subverties : nous nous souvenons de la trilogie vichyssoise « Travail-Famille-Patrie ».

Le consensus sur les valeurs est illusoire. Il crée une fausse impression de sécurité chez les hommes de bonne volonté, tous humanistes sincèrement épris de liberté et de justice. Pour être effectives, les valeurs doivent devenir des déclarations de principes communs qui sont elles-mêmes inscrites dans les institutions démocratiques. Ainsi la Déclaration de 1789 et le Préambule de la Constitution de 1946.

Je n’oublie pas que les « valeurs communes de l’UE » ont été proclamées dans la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne mais ce texte révèle deux contradictions :
– L’une est juridico-politique. Adoptée lors du Conseil européen du 7 décembre 2000, cette charte figurait au titre II du Traité établissant une Constitution pour l’Europe qui a été rejeté par référendum en France et aux Pays-Bas en 2005. Le Traité de Lisbonne de 2007, qui reprend le prétendu « traité constitutionnel », a néanmoins donné à cette « Charte » une valeur contraignante. Les « valeurs démocratiques de l’UE » ont donc été proclamées à la suite d’un déni de démocratie. Dès lors, comment prendre au sérieux le discours sur les valeurs émanant de la Commission européenne ?
– L’autre est logico-politique. La « Charte » reprend les dispositions contenues dans les autres déclarations de droits mais son préambule garantit « la libre circulation des personnes, des biens, des services et des capitaux » comme s’il s’agissait de flux d’une même nature. Or la liberté d’aller et de venir est effectivement une liberté essentielle pour la personne humaine alors que la libre circulation des biens, des services et des capitaux est une disposition contingente qui concerne le domaine économique et qui est appliquée en fonction d’une doctrine spécifique. La liberté individuelle peut être pleinement garantie dans un système protectionniste incluant le contrôle strict des mouvements de capitaux : qui osera dire que les Français n’étaient pas libres après 1945 alors qu’ils vivaient dans un système d’économie dirigée ?

Cette contradiction ne concerne pas seulement la « Charte » car le principe de « concurrence non faussée » peut, dans ses applications, porter directement atteinte à la dignité de la personne humaine, à sa liberté et à sa sécurité. Quand on parle des valeurs de l’Union européenne, on met sur un pied d’égalité la protection des droits de l’homme et la dérèglementation économique, le droit au bien-être et la libre spéculation financière alors que ces principes sont antinomiques comme le vérifient chaque jour les peuples de l’Europe du Sud – tout particulièrement les Grecs.

Il y a un problème plus général. Dire que les valeurs doivent être instituées ne suffit pas. Il faut encore préciser que cette institution est le résultat d’un processus historique qui se concrétise dans le droit. La Déclaration de 1789 est le fruit de la Révolution française, elle exprime des idées mûries à la fin de l’Ancien régime, elle a été débattue et rédigée par des hommes politiques qui pensaient de diverses manières les vertus patriotiques – ce qui n’empêche pas notre Déclaration d’avoir une portée universelle. Le Préambule de 1946 est le fruit de notre lutte de libération nationale et il reprend le programme du Conseil national de la Résistance – ce qui ne l’empêche pas d’être accordé aux principes affirmés à la même époque par d’autres nations victorieuses.

Il ne saurait donc être question d’opposer les nations à l’Europe, les nations à l’universel. C’est Sully qui a conçu le premier projet de République européenne. C‘est Emmanuel Kant qui a formulé les principes fondamentaux d’une confédération des Etats européens et la fraternité internationale étaient chère au cœur des Résistants et des Déportés, par-delà leurs divergences idéologiques. Le malaise, voire la colère, vient aujourd’hui de la contradiction, au sein de l’Union européenne, entre un discours général sur les valeurs qui mélange des principes juridiques imposés par des révolutions historiques et des règlementations issues de compromis auxquels les peuples n’ont jamais été associés. Ce procédé n’est pas innocent : il se fait au détriment des nations constitutives de l’Union européenne, brièvement saluées dans le Traité de Lisbonne mais vite évacuées. C’est ainsi que Bruxelles honore les victimes du totalitarisme comme s’il n’y avait eu qu’une seule résistance, partout réprimée de la même manière, à un seul et même système – outrageusement simplifié. Nous sommes, là encore, dans le déni. Déni des réalités nationales – comme si elles empêchaient les solidarités internationales. Déni des contradictions entre les régimes totalitaires – et par conséquent de la singularité du national-socialisme.

L’irréflexion historique, très répandue dans les milieux dirigeants, n’est pas seulement une offense au « travail de la mémoire » par ailleurs hautement proclamé. Elle engendre des répétitions dangereuses et d’étranges cécités. Nul n’ignore que la politique déflationniste du chancelier Brüning, entre mars 1930 et mai 1932, fut l’une des causes de la victoire des nazis. Pourtant, ce sont ces mêmes politiques qui sont préconisées par la Commission et par la Banque centrale européenne – avec pour résultat une montée du nationalisme xénophobe. Il est par ailleurs étrange que la Commission s’obstine à ne pas voir dans l’ouest de l’Ukraine les manifestations violentes organisées par les mouvements nationaux-socialistes, qui glorifient les troupes SS et leurs supplétifs ukrainiens…

Un dernier mot sur l’invocation de la paix, qui est une des conditions fondamentales du bien commun. Mais la paix ne résulte pas des proclamations, aussi sincères soient-elles, ni des sympathiques programmes pour l’Europe des citoyens. La paix résulte des traités signés par des Etats, souvent après des guerres, en fonction de considérations géopolitiques et géostratégiques. Pendant la Guerre froide, la paix fut maintenue par la dissuasion nucléaire. Après la Guerre froide, elle fut établie en Europe de l’Ouest par de nouveaux traités – mais en sacrifiant les peuples yougoslaves et sans que les nations de l’Europe continentale parviennent à s’unifier.

Dans les organes de l’Union européenne, le discours sur les valeurs couvre décidément de violents paradoxes et de cruels échecs.

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