Iakovos Kambanellis, Mauthausen

Iakovos Kambanellis, Mauthausen, éd. Albin Michel, traduit du grec par Solange Festal-Livanis. 374 p., janvier 2020

La parution début janvier du récit de Iakovos Kambanellis est l’événement de librairie qui ouvre l’année du 75ème anniversaire de la libération des camps. Vous lirez ci-dessous une version un peu développée de l’article envoyé, au nom de l’Amicale, pour publication dans Le Monde des livres.

Iakovos KAMBANELLIS, Mauthausen, récit1
GRAND TEXTE, AVENTURE ÉDITORIALE

La jaquette des Éditions Albin Michel – une belle photo de Iakovos Kambanellis, chemise ouverte, la mer en arrière-plan, et un propos tiré d’un entretien tardif : « Je suis encore un homme du camp » – illustre la situation profondément paradoxale que connaissent les déportés à leur libération des camps nazis. Sort-on jamais du camp ? En cela, le texte de Kambanellis rejoint d’autres grandes voix de la littérature concentrationnaire.

Pourtant ce livre est profondément original. Sous un titre frontal et neutre, il propose au lecteur français un récit doublement décentré. Il éclaire la réalité méconnue que furent les jours, les semaines, les trois mois vécus par ceux qui, libérés de Mauthausen, durent attendre, pour motifs sanitaires, logistiques ou politiques, d’être rapatriés ou, à défaut, renvoyés quelque part vers le futur : des Italiens, des Polonais, des Soviétiques, des Espagnols, des Grecs, des femmes et beaucoup de détenus juifs. Leurs départs échelonnés donnent lieu à d’émouvantes cérémonies. Vision décentrée aussi, pour les lecteurs familiers des témoignages publiés en français sur le camp de 1945 aux années 2 0002, celle d’un détenu grec, les identités et perceptions nationales étant l’une des vérités complexes de la société du camp. Dans leur quasi-totalité, les détenus français au camp central encore en vie au printemps 1945 – comme ceux, les plus nombreux, affectés dans des Kommandos extérieurs, hantise de Kambanellis – n’ont pas vécu l’arrivée des libérateurs américains le 5 mai : ils ont pu bénéficier, dans les derniers jours d’avril, d’un retour négocié vers la France dans des camions de la Croix-Rouge.

Sur cette période pour ainsi dire jamais évoquée, les lecteurs français, même les plus familiers de l’histoire et des mémoires de Mauthausen, apprendront beaucoup à la lecture de Kambanellis. Les autres manqueront-ils de repères pour mesurer le caractère extraordinaire des aventures connues durant ces semaines, la prouesse de la conscience et de l’écriture que constitue pareille imbrication des temporalités ? Le large écho que trouve, à sa parution en France, le texte de Kambanellis doit-il étonner ? La notoriété de l’écrivain-dramaturge s’est peu étendue hors de Grèce – de la fameuse Cantate Mauthausen, les poèmes mis en musique par Mikis Theodorakis sont de Kambanellis, mais qui le sait ? C’est la maestria de l’écrivain qui est honorée : dans sa postface, la traductrice le place, pour ce seul livre, au rang de Jorge Semprun ou Primo Levi.

Sur le camp en activité, la substance factuelle est d’une grande richesse. Par le procédé des retours en arrière, le narrateur rapporte, en séquences disséminées sur l’ensemble du récit, le quotidien du camp. Des éléments topographiques : l’escalier et la carrière de Wiener Graben, le portail d’entrée de la forteresse, le Revier en contrebas, mais aussi le paysage, les villages environnants. Des épisodes souvent racontés, inégalement, pour leur éloquence emblématique : l’évasion collective des officiers soviétiques du Block 20 en février 1945, les supplices en musique, les détenus attachés aux anneaux de l’entrée, le cadeau d’anniversaire du commandant du camp à son fils (des détenus comme cible vivante), … Les figures sinistres, qu’on trouve dans d’autres récits : le commandant Ziereis, Bachmayer, chef du camp des détenus, le terrible chien Lord. Des noms de détenus qui jouèrent un rôle important dans le Comité international de libération : des Espagnols, des Tchèques… Les Espagnols José Bailina et Casimir Climent (dont les noms sont transcrits approximativement – bel effet involontaire de vérité), Le lieutenant-colonel américain Siebel. « ”Clementes”, l’Espagnol communiste et catholique », qui assure : « En Espagne, on a tout foiré. » Ou ce jour de mai, pour le départ des Espagnols (une partie d’entre eux), le discours de Manuel Razola… Des références à foison, qui dessinent Mauthausen donc, sa forte identité, et non un camp nazi indifférencié.

Pour l’autre moitié, l’écriture explore les chemins de la liberté, entremêle des scènes burlesques et tragiques. Les figures féminines y occupent une place notable, au point de brouiller le fait que Mauthausen fut d’abord et presque exclusivement un camp d’hommes. L’auteur ne s’embarrassant pas de repères temporels, et les notes infrapaginales étant quasi-inexistantes, le lecteur doit comprendre seul que ces femmes ne sont pas les trois mille transférées de Ravensbrück en mars 1945 – les cinq cents Françaises et les Belges rapatriées dans les camions Croix-Rouge fin avril – mais celles qui, venues de l’est, occupèrent le « camp des tentes » à partir de l’hiver 1944-45, majoritairement juives. Parmi elles, une Lituanienne avec lequel le narrateur tisse une liaison, qui occupe largement la seconde moitié du livre. Élément fictionnel ? La traductrice assure que non. Mais sur ce point, Charlotte Delbo a dit juste, en exergue de son récit Aucun de nous ne reviendra (1963) : « Aujourd’hui, je ne suis pas sûre que ce que j’ai écrit soit vrai. Je suis sûre que c’est véridique ». L’aventure porte les problématiques du retour à la liberté : la nécessité d’apprivoiser les lieux du camp, le lent retour d’un corps moins faible, les nuits hachées par les cauchemars. Cet amour n’est pas une bluette, il signifie la victoire.

L’énergie à vivre de ce jeune homme qu’est Kambanellis se lit dans le ton du récit. Dans la lutte contre le désespoir, l’humour est une arme. L’auteur promène ainsi un regard amusé sur les événements cocasses de la vie au camp, avant comme après la libération : un accident de side-car, les médicaments POUR la dysenterie ou un veau antifasciste :
« Les Américains l’avaient de nouveau arrêté à la porte centrale pour lui dire qu’il devait rendre tout de suite le veau à la ferme où il l’avait pris. Monsieur Vangélis a de nouveau demandé un interprète.
– Dis-leur que c’est le veau lui-même qui m’a demandé de le mener à Mauthausen. Les soldats ont trouvé cela drôle et ils se sont mis à rire.
– Dès qu’un veau me voit, il s’approche de moi et il me dit : “S’il te plaît, emmène-moi au camp pour que vous me mangiez ! je ne veux pas que les Allemands me mangent !… Moi j’ai toujours voulu aller au camp pour que vous me mangiez, mais je ne pouvais pas : je n’étais pas libre ?”
[…] » (p. 145).

Kambanellis écrit un texte engagé : membre de l’organisation clandestine de résistance du camp, il célèbre le rôle de la Grèce dans la résistance au nazisme, souligne la solidarité des Russes, chante la vérité de l’internationalisme. Sa position de représentant de ses compatriotes dans la structure internationale qui dirige paritairement le camp avec l’armée de libération lui offre un point de vue élargi sur les contradictions politiques qui s’installent très vite. L’été 1945 à Mauthausen, la guerre froide a commencé : les détenus libérés doutent de la réelle volonté des Américains de juger les SS, les Polonais antifascistes s’affrontent à leurs compatriotes conservateurs qui ne veulent pas rentrer dans leur pays sous orbite communiste et des conflits déchirent les Italiens arrivés à Mauthausen à des dates différentes, donc pour des raisons différentes. La nouvelle donne géopolitique a transformé les Anglais en ennemis pour les déportés juifs qui veulent rejoindre la Palestine : Kambanellis, qui s’est promis de rester au camp jusqu’à la fin, avec les plus faibles et les plus malades, raconte une évacuation rocambolesque.

Surtout, pour survivre au camp, il faut le raconter. Kambanellis a commencé à écrire son récit à Mauthausen même, ne le remise pas et en publie des extraits dans la presse des années soixante. Mais le texte met aussi en valeur l’importance des récits oraux, y compris poétiques ou fabulants. Les Grecs veulent entendre et réentendre l’histoire des Russes qui ont tenu tête au Kapo, le narrateur se raconte à lui-même son héroïque courage devant le poteau d’exécution et les amoureux s’interrogent : jusqu’où doit-on ou non raconter l’horreur ?

L’auteur est un homme que le camp n’a pas broyé ! Pour autant, il est resté « un homme du camp » : tous l’ont vécu ainsi. S’il n’a pas été arrêté comme résistant, mais fuyant son pays occupé pour une vie meilleure, vers le Moyen-Orient d’abord, puis tentant de gagner la Suisse par l’Autriche et accusé d’espionnage, il réserve une belle place aux leçons léguées au camp par celui qui le protégea durant sa détention, le détenu communiste allemand Schneider qui, dans le partage idéologique du monde en deux blocs, a clairement choisi le sien.

L’Amicale de Mauthausen se réjouit que cette traduction permette à un large public d’accéder au texte de Kambanellis – dont existait une version anglaise – juste pour le 75ème anniversaire de la libération des camps.

À ce livre d’écrivain, il convient de ne pas chercher noise sur les statistiques. C’est au travail éditorial qu’il revient de veiller à donner les clés des approximations ou raccourcis qui risquent d’obscurcir ou dévoyer la lecture : pourquoi afficher un nombre des morts du camp qui, sans souci des résultats de la recherche historique, partout disponibles, est immédiatement diffusé, dès la parution du livre, tel quel, dans plusieurs médias ? Que ces chiffres soient puisés dans le texte de Kambanellis ne les accrédite pas : les premiers temps, ces déformations de la réalité furent monnaie courante – subjectivité et myopie du témoin ! Quand même, indiquer la proportion d’un survivant pour neuf détenus, c’est fâcheux et dévastateur : ce type de dérive est le fonds de commerce des négationnistes ! Non, il n’y eut pas « 240 000 exterminés » à Mauthausen ! Les estimations aujourd’hui vont de 90 000 à 120 000, et les facteurs d’incertitude sont connus. De même, ce ne sont pas « 11 000 Espagnols » qui succombèrent au camp, ni « 13 000 » qui y entrèrent « l’été 1940 ». La réalité est aujourd’hui assez bien établie, des sources fiables sont aisément accessibles. L’auteur a consulté, certes, l’ouvrage du détenu-historien Hans Maršálek, mais ne semble pas connaître de sources plus récentes, ce dont il serait malséant de lui faire reproche. Il en va autrement, dans une publication d’ampleur comme celle-ci, de la responsabilité de la traductrice et de celle de l’éditeur.

On déplorera aussi que la traductrice, spécialiste de Kambanellis écrivain, n’accorde pas attention, dans le lien qu’elle instaure avec ses lecteurs français, au corpus des récits publiés sur Mauthausen, se cantonnant à quelques livres fameux d’écrivains rescapés d’autres camps. Jean Cayrol est certes mentionné, mais seulement comme l’auteur du « commentaire » du film Nuit et Brouillard, qui n’est ici d’aucune pertinence – et même si Cayrol s’est presque interdit, on le sait, de raconter son quotidien à Mauthausen. On regrettera que l’éditeur ait méconnu que nous sommes des lecteurs informés, exigeants – et sommes, qu’on le veuille ou non, le cœur de cible d’une opération éditoriale sur ce sujet. Solange Festal-Livanis a connu l’homme Kambanellis et soutenu une thèse sur son œuvre. Nul n’est en droit de lui reprocher de n’avoir pas la même connaissance familière de la langue des camps, et de Mauthausen. Parle-t-on jamais « des ”annexes” » de Mauthausen (le mot apparaît entre guillemets) ? Camp annexe ou camp satellite, oui, parfois Kommando. Le mot « surveillant » qui revient à plusieurs reprises, pour nommer, semble-t-il, les Posten, les gardes, est malvenu, puisqu’inusité. Les usages terminologiques sont importants. Ainsi encore, ces « navets gros comme des melons », ce sont les rutabagas…, pardi, de sinistre mémoire dans de très nombreux récits.

L’escalier de Wiener Graben compte, pour Kambanellis, « environ 200 marches ». La question est moins d’observer cette curieuse imprécision factuelle que de signifier qu’il ne s’agit pas d’un décompte – d’ailleurs, durant la période d’activité du camp, le chiffre a varié de quelques unités – mais d’un fait culturel sur lequel s’est polarisé le poids emblématique de la violence concentrationnaire. En atteste le titre donné par Christian Bernadac à l’un de ses livres, publié en 1975, Les 186 marches, incrusté dans la mémoire collective et conservé dans bien des bibliothèques familiales. En conclusion, s’il convenait de ne pas étouffer l’écriture de Kambanellis sous un appareil critique trop copieux, le choix de l’éditeur est sans doute un peu léger. Un plus juste étiage était à trouver.

Il y a deux ans, une jeune chercheuse franco-grecque avait pris contact avec l’Amicale, pour nous informer qu’elle avait entrepris la traduction française du récit de Kambanellis et qu’elle estimait que nous pourrions être de bon conseil. Nous avions eu deux rencontres de travail. Puis elle nous a informés qu’elle renonçait, ayant appris qu’elle avait été devancée.

Soixante-quinze ans après, ce passé bouge encore, c’est peu dire. Les mémoires privées et collectives du système concentrationnaire nazi et, en l’occurrence, de Mauthausen, affleurent encore, s’éveillent à l’appel du nom. Deux thèses d’histoire ont été soutenues en France sur Mauthausen, l’une il y a un quart de siècle, l’autre il y a cinq ans (dont la publication est proche). Les représentations du camp sont multiples, à la mesure d’une réalité difficilement saisissable, encore très actives, comme seront exigeantes et déterminées les foules venues de tout le continent qui convergeront, le 10 mai prochain, vers un toponyme et vers les murailles de granit de « la forteresse ». Peut-on publier en feignant de croire que l’oubli et l’ignorance ont occupé tout l’espace, que les consciences sont vides et que ce livre éclot dans un désert ?

Sylvie Ledizet, Daniel Simon

1 Éditions Albin Michel, traduit du grec par Solange Festal-Livanis. 374 p., janvier 2020
2 Des 4 000 déportés français revenus de Mauthausen, 130 ont publié le récit de leur expérience du camp, avec des ambitions contrastées bien sûr. L’intégralité de ce corpus a été en Autriche l’objet d’une étude universitaire du philologue Peter Kuon, qui l’a publiée en français : Peter Kuon, L’écriture des revenants. Lectures de témoignages de la déportation politique. Ed. Kimé, 2013

Extrait (Mauthausen, Iakovos Kambanellis, p. 188-189) :

Parfois, on nous annonçait qu’un des malades agonisait ou était déjà mort. Le jour s’assombrissait, l’été s’assombrissait. Nous avions des pensées de paranoïaques : « Pourquoi meurent-ils, alors que nous sommes libres, alors que la guerre est terminée ? » Nous allions en vitesse chercher le mort à l’hôpital, afin que les autres malades ne le voient pas. Nous allions à la menuiserie pour trouver un cercueil, tâche qui n’était pas toujours facile. On ne faisait plus de cercueils. Plus personne ne croyait que des hommes mouraient encore. Le cœur lourd, les menuisiers choisissaient le bois en nous disant : « Restez ici en attendant, ce ne sera pas long. » Ils disaient cela parce qu’ils voulaient avoir de la compagnie pendant qu’ils le fabriqueraient. Les femmes habillaient et paraient le mort des heures entières, puis elles lui donnaient un tas d’objets à emporter avec lui. Même un peigne, un mouchoir propre, des cigarettes. Elles cueillaient toutes les fleurs des parterres alentour, pour qu’il en ait pendant toutes ces longues années où il n’en verrait plus.
Le cercueil n’était pas peint. Mais bien avant qu’on le transporte dans la tombe, ses planches nues se couvraient de lettres et de messages pour l’autre monde :

« Ma Lotte chérie, je t’écris deux mots à nouveau. J’ai interrogé au sujet de notre enfant tous ceux qui sont venus d’Auschwitz. Je n’ai rien appris. Ayez pitié de moi, ne me laissez pas seul… »
« Vous qui resterez dans ce lieu, pardonnez-nous. Nous n’avons pas décidé de notre vie et de notre mort, ni avant, ni même maintenant… »
« Mes chers parents adorés, nous allons bien. J’entends toujours vos dernières paroles à la gare : “Prends soin d’Annette.” Toute ma vie, je ne ferai rien d’autre. »
« Mon fils, je marche jour et nuit dans Mauthausen et je demande à la terre où elle a caché tes cendres. Les autres s’en vont. Comment puis-je partir les mains vides ? »
« Mara, Héléna, Moous, mes chers enfants, j’ai juste un petit travail à terminer. Je ferme les portes et les fenêtres de la maison qui sont restées ouvertes depuis, et j’arrive… Je vous embrasse mes chers petits, mes enfants adorés, je vous embrasse… je vous embrasse.
 »

Nous transportions le mort, accompagné du courrier pour la Mort, à l’ancien stade et nous le remettions aux milliers de morts de Mauthausen qui reposaient dans la même terre[1].
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[1] L’ancien terrain de football des SS fut transformé par les libérateurs en cimetière provisoire. Environ 30 000 déportés « sont décédés après leur libération et ont été enterrés hâtivement, par crainte des épidémies, sur l’ordre des autorités alliées, aux abords du camp, des Kommandos ou des hôpitaux ». Ces corps ayant « échappé aux flammes des crématoires » furent exhumés en 1955. Lire à ce sujet Claude Bessone, Jean-Marie Winkler, Le projet d’ossuaire du camp de concentration de Mauthausen. Exhumations et rapatriement des corps (1955-1961). Préface de Hans Maršálek. Ed. Tirésias, 218 p., 2007.