Voyages

De nos voyages – organisés très rapidement après la constitution de l’Amicale et, de fait, notre action-phare –, nous recueillons régulièrement des impressions et/ou réflexions de participants.

Mis à part le premier texte, qui est en somme l’origine du genre, les souvenirs et impressions de voyage (ou pèlerinage) de cette page ont été choisis, dans la collection des bulletins de l’Amicale, de façon arbitraire, en respectant toutefois une périodicité de 15 à 20 ans, et un échantillonnage de plusieurs types de participants : déporté, enfant de déporté, enseignant, amie. 

En trois quarts de siècle, on voit changer les styles, évoluer le nombre et les formes du voyage, se moduler les émotions. Laissons toutefois le lecteur repérer des échos, voire des constantes. Allez savoir pourquoi…

  • Mauthausen 1949, Émile Valley,
    à l’occasion des premiers « pèlerinages », extrait
    in bulletin n°12, décembre 1949, p. 1-2
  • Lettre, mai 2005, Bertrand Laude, professeur d’histoire au lycée Thomas Corneille de Barentin (Seine-Maritime),
    à l’occasion du voyage du 60ème anniversaire de la libération, extrait
    in bulletin n°302, juillet 2005, p. 26
  • Écho personnel, 2018, Marie-Thérèse Andrieu
    in bulletin n°353, juillet 2018, p. 14


MAUTHAUSEN 1949

Voilà deux mois que les pèlerinages au camp de Mauthausen sont terminés. Malgré ce temps écoulé, je ne peux oublier les heures réconfortantes passées au milieu de ces mères, de ces pères, de ces enfants, de ces veuves de déportés venus se recueillir sur les lieux où ceux qui étaient nos compagnons de souffrance sont morts en martyrs pour la liberté et pour la paix. 
Tout au long de ces pèlerinages, nous avons senti que ces liens qui nous unissaient d’une part entre déportés, d’autre part avec les familles, étaient bien le prolongement de cette fraternité, de cette solidarité qui nous unissaient dans le camp face à nos bourreaux.
Chaque famille venue à Mauthausen y a certainement puisé un réconfort et un adoucissement à sa douleur et a pu constater que les déportés faisant partie des différents convois n’oubliaient pas leurs camarades, qu’ils avaient laissés là sur cette terre à tout jamais maudite.
Les ex-déportés avaient la satisfaction de fouler, libres, le sol où ils avaient souffert et le désir de de voir tel lieu, telle place où ils avaient travaillé, peiné, lutté, été frappés. Ils revivaient les moments terribles qu’ils avaient vécus et leurs pensées allaient vers leurs camarades restés dans ces lieux de souffrances et de sacrifices et n’avaient pas eu le bonheur de revoir les êtres qui leur étaient chers et, aujourd’hui, se trouvaient à côté d’eux unis sans la même pensée.
Au cours de cette année, dix pèlerinages ont pu être organisés, groupant huit cents pèlerins.
Pendant le pèlerinage du 5 mai, eut lieu la Cérémonie Internationale commémorant le quatrième anniversaire de la libération du camp où assistaient environ trois mille déportés ou familles de déportés de différentes nationalités. Pendant ce pèlerinage eut lieu également la cérémonie de la pose de la première pierre du monument élevé en hommage aux déportés français. La pose de cette première pierre se fit par Mme Barrat, veuve de déporté, et le général Béthouart, Haut-Commissaire du France en Autriche, qui apporta toute son aide à l’organisation de ces pèlerinages et à l’érection de ce monument.
Au cours du pèlerinage du 18 août, le Livre d’or contenant les noms des déportés français morts à Mauthausen et dans les commandos fut placé dans le cœur de bronze par M. Germond (âge de quatre-vingts ans) père d’un déporté mort au camp ; un procès-verbal de la cérémonie fut enfermé aussi dans le cœur de bronze qui fut scellé. Ce cœur de bronze de 1 m 10 de diamètre fut transporté ensuite au camp de Mauthausen où il surmonte le monument.
Le 22 septembre, pendant le dernier pèlerinage, eu lieu l’inauguration de monument, en présence de cent cinquante pèlerins, […]. Une compagnie de gardes rendait les honneurs et la musique des chasseurs alpins fit entendre la Marseillaise et la sonnerie « Aux Morts », minute émouvante pour nous qui avions vu tant d’horreurs dans ces lieux, qui avions tant aspiré à revoir notre pays, minute émouvante pour les familles dont la pensée rejoignait celui pour qui elles étaient là, minute émouvante pour tous d’entendre notre hymne national dans ce pays où tant de Français avaient été bafoués en luttant pour leur Patrie et la Liberté du Monde. […]
Au cours de ce dernier pèlerinage, des stèles ont été érigées dans les commandos de Melk, Ebensee et Gusen I et II, afin de rendre un hommage particulier aux déportés morts dans ces commandos.
L’érection d’une stèle ou la pose d’une dalle est prévue à Hartheim, lieu d’extermination duquel, hélas ! aucun n’est revenu.
Si notre amicale a pu encore cette année mener à bien ces pèlerinages, nous le devons au Haut-Commissariat de France en Autriche, qui nous a apporté toute son aide. Nous le devons aussi aux déportés responsables des convois qui, avec diplomatie et sollicitude, nous ont facilité la tâche en nous apportant toute leur aide et en contribuant à créer cette atmosphère fraternelle, où les moments de détente succédaient aux moments de recueillement, et que chacun a tant appréciée.
À tous l’Amicale dit « Merci ».

É. Valley

PS : Je tiens à remercier tous les pèlerins pour la délicatesse qu’ils ont eue à mon égard en m’offrant des souvenirs, gages de leur amitié ; croyez bien que je suis déjà largement récompensé quand je constate que les familles de nos camarades trouvent dans ces pèlerinages un peu de réconfort et les déportés une satisfaction et, chaque fois, c’était les larmes aux yeux que j’assistais aux adieux émouvants des pèlerins à Vienne, nous quittant sur une vibrante « Marseillaise ».

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VOYAGE DES JEUNES DE SOUVENIR ET JEUNESSE, 1966

[…] Salzburg.
Deux cars sont là à la sortie de la gare qui emmènent la joyeuse bande vers Ebensee, en plein cœur des lacs romantiques chantés par Lessing… Ebensee, ville paisible, lieu horrible pourtant où les nazis firent périr tant et tant d’hommes à l’édification de galeries souterraines destinées à abriter des usines de guerre…
Première étape du voyage, premier repas, bien gagné, en terre autrichienne ; nouveau départ, au début de l’après-midi. Les cars longent le Traunsee dominé par d’imposantes montagnes. Un court arrêt à Gmunden, station climatique fort agréable et c’est l’arrivée à Linz, Hauptstadt de la haute Autriche.
Le lendemain devait être une grande journée : celle su souvenir. Tôt, les cars nous emportent vers le camp de Mauthausen. Contraste avec l’an dernier, il fait beau. La forteresse apparaît : choc violent pour ceux qui la voient pour la première fois de l’âtre chemin y conduisant. Réflexions aussi fort pertinentes chez les jeunes… Nous retrouvons au camp des amis, pour la plupart anciens déportés qui avaient voyagé avec nous de Paris à Salzburg. Nous attend également un groupe de jeunes Tchèques, pour une commémoration commune. La fraternité s’établit vite… Des cérémonies émouvantes au possible vont suivre : d’abord le monument français est honoré ; en tête de cortège un Français et un jeune Tchèque portent une gerbe cerclée de tricolore. Seul le bruit des pas crépite sur les dalles, tant la gravité du moment est ressentie par l’assistance. M. Le Consul de France à Linz devait rappeler le symbolisme profond de ce monument érigé en hommage à l’héroïsme de nos morts. À son tour le monument élevé à la gloire des Tchèques morts à Mauthausen est l’objet du recueillement général, puis le Monument International, non sans que les représentants aient dégagé le sens profond de la rencontre : honorer en commun les innombrables martyrs de la Liberté et surtout associer la jeunesse de tous les pays à la préparation d’un monde meilleur, exempt de la violence aveugle et stupide, des fanatiques bornés, des intolérances moyenâgeuses des idéologies fascistes… Minute émouvante celle où nous fut présentée une jeune Tchèque née à Mauthausen le 2 mai 1945, sa mère ayant été déportée trois mois plus tôt.
Pour saisir le désir actuel de rapprochement entre les peuples, il eût fallu assister, comme nous, au repas pris en commun dans un des blocks. Tables, bancs de fortune sont bien alignés. Jeunes gens, jeunes filles des deux nations fraternisent. C’est, ici, dons de tablettes de chocolat, là, de paquets de cigarettes, plus loin de concombres énormes… Rires, cris, échanges d’adresses… Il est curieux de voir comment les différences de langage n’empêchent pas de bien se comprendre, et réconfortant de penser qu’un pacifisme profond étreint le cœur des hommes, de la jeunesse, aidée en cela par les rencontres internationales plus aisées que jadis, d’une jeunesse prompte à la générosité, à la solidarité, moins élevée sans doute dans un nationalisme étroit, source des malheurs du passé… Le vœu de tous, à l’issue de cette rencontre – après la descente du trop fameux « Todesstiege », escalier de la mort – fut celui d’un rendez-vous, en ce haut lieu de la déportation, de la jeunesse de tous les pays d’Europe. […]

Jean Fouassier, professeur, Craon (Mayenne)

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VOYAGE EN AUTRICHE, DES DEUX FILLES D’UN DÉPORTÉ, 1985

 […] Après la visite de Salzburg, notre voyage nous conduira à Ebensee, Mauthausen et Gusen. Comme pour marquer la tristesse de ces lieux, la pluie nous accompagne.
Nous nous rendons aux tunnels dans lesquels nous ne pouvons plus pénétrer, par mesure de sécurité. Mais que reste-t-il de ce camp où tant de déportés sont morts ? Pratiquement rien. La porte du camp se trouve au milieu d’un lotissement de villas. Heureusement un monument a pu être érigé à la mémoire de ceux qui sont restés pour toujours dans cette ville que je trouve lugubre, non seulement à cause de de cette pluie incessante, mais de cette montagne noire se reflétant dans le lac et le rendant grisâtre.
Un dépôt de gerbes marquera notre passage et notre recueillement. Le fait que ce geste soit effectué par un rescapé du commando d’Ebensee rend muet, intensifie l’impact de ces instants. Quelques mots d’Émile Valley nous retraceront les journées de forçats de ces hommes chargés de creuser et d’aménager des tunnels destinés à abriter les usines et dont la finition était imminente. Penons à ce qui serait advenu alors !…
Le lendemain Mauthausen. Nous empruntons la même route que suivaient les déportés : gare, traversée du village, coteaux. Qu’étaient les pensées de ces hommes et femmes dont le destin pour certains allait se terminer là, et dont, pour d’autres, ce long et douloureux passage les marquera à vie ? Nous franchissons cette porte, avec quelle émotion…
Nous suivons Émile Valley qui commentera les différents endroits où nous passons : baraquements, salle de déshabillage, douches, prison, chambre à gaz, musée. Que dire de cette visite ? Les mots ne sont pas suffisants pour exprimer les sentiments qui nous assaillent. Nous écoutons les déportés présents nous raconter leur calvaire, mais avec sérénité et sans haine. Que d’enseignements ! Nous nous dirigeons vers l’extérieur du camp là où s’élèvent les monuments de chaque nation. C’est Stéphan (10 ans) dont le grand-père que nous nommerons tout le long de notre voyage « Papy » a participé à la construction de ce camp, aidés par deux déportés espagnols, puis Philippe et Frédéric, 19 ans, dont le grand-père pour l’un et l’oncle pour l’autre sont restés pour toujours dans ces lieux, qui se chargeront de déposer une gerbe aux pieds des monuments espagnol et français. C’est ensuite la descente à la carrière par les célèbres 186 marches. Chacun de nos pas nous fait penser à ces hommes, nous mesurons leur souffrance.
Notre prochaine étape sera Gusen, l’un des commandos les plus meurtriers. Il ne reste là qu’un monument bâti autour du four crématoire et protégé par de hauts murs de béton. De nombreuses maisons ont été construites sur ces lieux sinistres. La vie continue… Une gerbe est déposée par René, rescapé de ce commando, qui nous commentera sa vie en ce camp. […]

J. Collado et Y. Perego, filles d’Antoine Navarro

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LETTRE, 2005

J’ai participé, en tant qu’enseignant, aux commémorations de la libération du camp avec mes élèves du lycée Thomas-Corneille de Barentin. Je souhaite vous remercier avec beaucoup de chaleur de nous avoir conviés à un tel événement.
J’ai trente ans et j’enseigne l’histoire depuis sept ans : j’ai participé en 1999 à un voyage de professeurs d’histoire-géographie organisé par l’Amicale : ce fut pour moi une expérience inoubliable. En revenant avec mes élèves sur les lieux, j’ai pris conscience que j’étais à leur place : j’avais eu l’honneur de déposer une gerbe sur le monument français. En tant que très jeune enseignant (c’était ma première année) j’étais considéré comme faisant partie de la génération de ceux qui doivent transmettre à leur tour. Emmener mes élèves à Mauthausen a donc une résonance toute particulière. […] Je tiens à vous assurer que les élèves ont été profondément touchés par l’ensemble des cérémonies, qu’ils ont entendu une leçon d’histoire autant qu’une leçon de vie […].

Bertrand Laude, mai 2005

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VOYAGE D’OCTOBRE, 2011

Ma participation au voyage d’octobre était motivée par un double intérêt, personnel tout d’abord (j’ai eu l’occasion de visiter d’autres camps de concentration et de lire quelques ouvrages sur le système concentrationnaire du Troisième Reich), professionnel également puisque j’ai participé avec certaines de mes classes de lycée à des projets pluridisciplinaires lettres-histoire sur l’histoire et la mémoire de la Seconde Guerre mondiale. 
Je n’ai aucun lien direct avec Mauthausen et je connaissais l’Amicale uniquement par son site internet. C’est d’ailleurs la qualité des informations qui y sont fournies (publications montrant une grande attention aux recherches historiques, conception du Troisième Monument) et le fait qu’elles témoignent d’une réflexion et d’une pratique associant mémoire et histoire qui ont suscité mon intérêt. 
Enfin le programme du voyage a retenu mon attention par la diversité des destinations proposées. 

L’un des intérêts de ces six jours a bien été, pour moi, cette association du camp central et de certains camps annexes. Les visites de Gusen, d’Ebensee, du Loibl Pass et de camps annexes de la banlieue de Vienne ont permis une appréhension concrète de ce réseau concentrationnaire établi à partir de Mauthausen en Autriche. 
Dans les présentations historiques, l’accent était mis sur la politique d’enfouissement des industries menée à partir de 1942. La visite à Ebensee d’un des tunnels m’a particulièrement marquée : seule la découverte du lieu, associée à une présentation historique, peut traduire l’ampleur de ce projet (nombre et dimension des tunnels) et peut permettre de comprendre, même si ce n’est que d’une façon partielle, les conditions de travail des déportés. 
J’ai trouvé intéressant, en tant qu’enseignante, que l’histoire de Mauthausen soit ainsi replacée, par les organisateurs, dans le contexte plus général de l’économie de guerre du Reich, et qu’elle soit également rattachée aux phénomènes de Résistance grâce à la situation et à l’histoire particulière du Loibl Pass et grâce à la visite d’un hôpital partisan en Slovénie. 
La complémentarité des lieux visités justifiait largement la durée du voyage et les distances parcourues. 

L’autre point fort a été la présentation de Mauthausen comme lieu de mise à mort (exécutions massives par balles, chambre à gaz de Mauthausen, camion à gaz circulant entre Mauthausen et Gusen, utilisation des installations d’Hartheim). Les victimes ont été à la fois des prisonniers de guerre soviétiques, et des déportés politiques très affaiblis et en conséquence renvoyés des camps annexes vers le camp central. 
Comme Buchenwald et Sachsenhausen, où ont été pratiquées aussi des exécutions massives par balles de prisonniers de guerre soviétiques, Mauthausen permet de s’interroger sur la nature de ces actions, programmes expérimentaux ou début de mise en œuvre de formes spécifiques d’élimination, et sur leurs causes et justifications idéologiques, où semblent intervenir à la fois totalitarisme politique, idéologie raciale, conception fasciste du fonctionnement social. 
Cela fait de Mauthausen un cas particulier et intéressant où les frontières entre système concentrationnaire répressif et lieux d’extermination systématique sont plus mouvantes, plus complexes qu’ailleurs (Auschwitz demeurant dans ce cadre un cas complètement spécifique). 
De même, la présentation des méthodes d’exécution à Mauthausen et à Hartheim met en évidence la recherche, au cas par cas, de solutions techniques pour l’extermination et le fait qu’il y a eu, dans une volonté d’efficacité, une évolution de ces techniques. Je pense qu’il peut être intéressant de l’évoquer avec des élèves dans le souci de leur présenter les génocides de la Seconde guerre mondiale comme un élément d’étude historique et non comme un événement décontextualisé, et dans le but de susciter plus une réflexion qu’une émotion purement compassionnelle. 

Cette complexité de l’histoire de Mauthausen et de ses camps annexes peut certes être abordée par la lecture d’ouvrages spécialisés, mais je crois que la découverte des lieux permet une compréhension plus satisfaisante de la réalité. Le lien étroit, essentiel, entre la carrière et le camp de Mauthausen apparaît de façon plus claire en parcourant le chemin qui les relie ; la réalité de la politique d’enfouissement des industries de guerre devient concrète dans le tunnel d’Ebensee ou dans la Seegrotte à Hinterbrühl. Cependant cette découverte des lieux doit être éclairée par une contextualisation, un récit, une analyse qui lui donnent sens. Et c’est en cela que le voyage organisé par l’Amicale m’a semblé très riche. 
À toutes les étapes du voyage étaient ménagés trois temps. 
Celui de l’explication historique, pris en charge par Patrice Lafaurie, qui dégageait les thèmes essentiels, les grandes lignes d’analyse. La distribution de dossiers individuels, le prêt de documents complémentaires répon- daient au même souci. 
Le temps du témoignage : Henri Ledroit et Robert Chanut au camp central, Robert Chanut à Gusen, Henri Ledroit à Ebensee et à Wiener Neustadt nous ont raconté les étapes de leur vie de déportés, ont évoqué leurs sensations, leurs sentiments, leurs souvenirs. Robert Chanut retrouvant l’emplacement de son block à Gusen, Henri Ledroit évoquant l’appel dans l’enceinte étroite de l’usine de Wiener Neustadt ou nous racontant, à l’intérieur même du tunnel, son travail à Ebensee ont été pour moi des événements majeurs du voyage. 
Enfin le temps du souvenir et de la commémoration : il est évident qu’il s’agit d’un moment important pour tous ceux qui ont un lien direct, familial, avec Mauthausen. Mais cela a aussi été, pour moi, des instants de calme, de recueillement où l’émotion, forcément présente, pouvait trouver sa place. J’y étais d’autant plus sensible que, dans le cadre de ma pratique d’enseignante, je suis persuadée qu’au cours des voyages scolaires, s’il faut éviter pathétique et sensiblerie, il convient aussi d’offrir aux élèves la possibilité de s’isoler ou d’exprimer ce qu’ils ressentent. Enfin, il me semble que dans l’histoire de l’Amicale, l’entretien du souvenir est étroitement lié à une volonté de connaissance et de transmission : la structure même du voyage en était le reflet. 
J’ai trouvé qu’était particulièrement riche la complémentarité des deux discours : le discours historique, d’analyse, de contextualisation porté par Daniel Simon et Patrice Lafaurie et le discours des témoins. J’ai été impressionnée par la qualité des témoignages : la force de ces paroles, leur impact émotionnel tenaient au souci de partir d’exemples concrets, toujours en lien étroit avec les lieux visités, à la volonté de transmettre des souvenirs précis, personnels, évitant l’écueil de propos généralisateurs. Ainsi étaient bien mises en valeur la spécificité, l’unicité de chaque témoignage, toujours distingué de l’analyse historique, mais éclairé par elle. 
La présence à Gusen, à Ebensee et au Loibl Pass d’Autrichiens et de Slovènes membres d’associations et de structures de mémoire était très intéressante. Elle offrait un point de vue complémentaire sur l’histoire de Mauthausen, elle permettait d’aborder les particularités des politiques mémorielles en Autriche et dans l’ex-Yougoslavie, elle nourrissait aussi la réflexion, présente tout au long du voyage, sur l’avenir des pratiques de mémoire confrontées à la diminution du nombre de témoins directs (quelle place pour des “porteurs de mémoire“ autres ? quel équilibre entre mémoire et histoire ?). Là encore, la complémentarité des discours a été une richesse et nous avons assisté à des rencontres rares comme le dialogue entre Robert Chanut et Martha Gammer à Gusen. 
Enfin, ce voyage a été irrigué aussi par tous les échanges (formels lors de la soirée de présentation le 26 et du bilan du 29, informels pendant les trajets et les repas) entre les participants, dont les bénévoles de l’Amicale, qui ont contribué à l’harmonie du groupe par leur présence. 

Bien entendu, comme je l’ai déjà noté plusieurs fois, dans le bilan de ce voyage, ma pratique professionnelle entre en ligne de compte et j’envisage un réinvestissement pédagogique des connaissances acquises. Mauthausen devrait permettre, à partir d’un voyage d’étude, d’aborder plusieurs thèmes avec des élèves de lycée : 

  • l’extension spatiale et le fonctionnement d’un camp et de ses camps annexes 
  • l’économie de guerre dans le cadre du système concentrationnaire 
  • la différenciation et les liens entre répression politique et extermination (avec, de plus, la spécificité du programme T4 à Hartheim, puis du programme 14f13) 
  • une réflexion sur l’émergence des mémoires, avec des chronologies différentes pour le camp central et pour les camps annexes. L’exemple des deux camps du Loibl Pass est particulièrement riche, même s’il paraît difficilement envisageable de s’y rendre avec des classes. 

Le voyage m’a permis de découvrir de nombreux éléments qui pourraient donner lieu à un travail sur la muséographie : 

  • amener les élèves à dater et à différencier le « matériel mémoriel » (plaques, monuments) et le “matériel historique” (expositions historiques, panneaux et plaquettes informatifs) 
  • construire une fiche de travail sur les aspects muséographiques du musée de Gusen 
  • caractériser la conception des différents mémoriaux (Melk, Gusen, Ebensee) 
  • ébaucher une analyse esthétique, politique et symbolique de certains monuments de l’esplanade commémorative du camp central 
  • s’interroger sur les choix très conceptuels faits à Hartheim 
  • proposer aux élèves le parcours mémoriel que nous avons fait dans le centre-ville de Vienne. C’est cet aspect du voyage qui m’a laissé quelques regrets : le fait de ne pas avoir découvert les musées de St Georgen ou d’Ebensee, le temps limité consacré à Hartheim. Mais je suis bien consciente que toute organisation comporte des choix et ces quelques frustrations sont mineures au regard de la richesse des découvertes et des pistes de réflexion offertes par le voyage. 

Une organisation rigoureuse qui a permis un rythme de visite dense, mais pas pesant, laissant aux participants le temps de l’échange et du recueillement, un groupe chaleureux permettant réflexion et enrichissement réciproque, et surtout un juste équilibre entre mémoire et histoire : que tous ceux qui, au sein de l’Amicale de Mauthausen, ont contribué à cette belle réussite, en soient très chaleureusement remerciés.

Mylène Cabour

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ÉCHO PERSONNEL, 2018

Dès le premier matin, en route vers Ebensee, contraste entre la beauté de ces paysages, le lac que l’on longe en bus, avec ces sommets enneigés, et ces forêts profondes, et la souffrance de l’esclavage pour le creusement du tunnel. Louis y avait tant abîmé ses poumons, disait mon oncle Jean Élie, en famille. Tandis que lui, avec Paul Baunier, un autre camarade orléanais, poussaient les wagonnets de terre à évacuer.
Les conversations familiales, la proximité avec les camarades déportés, pendant mon adolescence, plus tard les lectures, font que ces lieux inconnus me sont familiers. Mais la première cérémonie officielle, dans le grand cimetière d’Ebensee a été très émouvante pour moi. Et ce vieux monsieur espagnol, fils de déporté, marchant devant le mur des morts, enveloppé dans le drapeau de sa République.
L’après-midi, nous arrivons au niveau de la carrière du camp central. La verdure a repris le dessus dans cet immense amphithéâtre tragique, mais les strates de granit nous sont encore visibles. L’arrivée sur le plateau du camp me donne tout à fait l’impression de forteresse de pierre, de lignes droites sur la place d’appel où ils ont tant attendu, tout nus dans le froid ou la neige sur ce plateau battu par le vent. Ligne droite du monument français : une colonne de granit s’élève toute simple vers le ciel, devant la haie d’aubépines qui embaume. Et le coucou, qui revient tous les ans, m’a-t-on dit ; lui aussi est un migrant de l’hiver…
Mes impressions sont-elles puériles, inconvenantes dans ce lieu, ou porteuses d’une espérance ?
Je reviendrai avec des plus jeunes. Pour faire silence sur la prairie de Mauthausen, devant le four crématoire et le mur des morts de Melk, où cette immense cheminée se dresse vers le ciel. Je ne reviendrai pas à Hartheim, comble de l’abomination.

Marie-Thérèse Andrieu

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