Ce lundi 27 janvier, les associations de mémoire des déportations, comme la nôtre, commémorent, avec les institutions nationales et internationales, la libération d’Auschwitz.
Le 27 janvier 1945 en effet, les premières unités de l’Armée rouge pénétraient dans trois camps, voisins mais différents, qu’on désigne couramment par ce même nom. Mais n’y étaient « libérés » que des détenus malades, abandonnés là parce qu’incapables de suivre les colonnes de « marches de la mort » évacuées par tous les moyens en plein hiver vers d’autres camps.
Après la découverte, fin novembre 44 dans les Vosges, du Struthof préalablement (et complètement) évacué commençait à émerger une image de ce que fut le complexe système d’extermination et de répression mis en oeuvre dans les KL par les SS. 80 ans après, notre monde n’a pas fini de mesurer l’impact des crimes contre l’humanité qui y furent commis, ni d’en comprendre les mécanismes de perversion de la civilisation.
Par son volume, ses méthodes industrialisées, son déroulement à la fois secret et annoncé, le génocide des juifs d’Europe, dont Auschwitz fut le cœur emblématique, est considéré comme le dernier cercle de l’enfer nazi.
Ce que nous commémorons comme une libération fut le début du processus de révélation progressive du degré et de l’étendue de l’horreur : mais d’Auschwitz à Mauthausen, dernier camp libéré quatorze semaines plus tard, sur les routes, dans les kommandos de travail, dans les « infirmeries » des camps, dans des chambres à gaz, dans des mouroirs à ciel ouvert comme celui de Gunskirchen, le massacre allait continuer pour des centaines de milliers de détenus, sous la botte acharnée des bourreaux. Le printemps 45 fut donc aussi mortifère que l’hiver précédent.
La date clé du 27 janvier marque en ce sens une étape décisive, enclenchant le démantèlement du système des KL, qui a pourtant continué de fonctionner jusqu’à la fin, à force d’ahurissement idéologique, d’illusions militaro-industrielles et de surexploitation aveugle de ce qui restait de force de travail à des cohortes de squelettes ambulants rayés.
L’onde de choc que fut, dans ce cadre, la libération d’Auschwitz se fit sentir partout ailleurs dans un réseau de plus en plus contracté de camps, dont l’agonie manifesta la vérité profonde : un empire où la mort de masse était alternativement, voire indistinctement, une fin et un moyen banalisés. Les jeunes juifs hongrois ou polonais arrivés fin 1944 d’Auschwitz à Mauthausen témoignaient, il y a 15 ans encore, de cette même empreinte sur leur destin.
Au-delà de l’indispensable et impossible deuil, les 80 ans qui se sont écoulés depuis ont été consacrés à tenter d’approcher cette vérité brûlante et de la dire. Conformément aux plans des nazis eux-mêmes, la rareté des témoins directs (ceux par exemple que le film de Claude Lanzmann rassemblait : membres des Sonderkommandos, paysans, riverains…), puis leur disparition progressive, puis l’épuisement des derniers survivants sous le fardeau de moins en moins partagé du devoir-dire-encore, tout cela place aujourd’hui les porteurs bénévoles de la mémoire devant des enjeux et des responsabilités renouvelés.
Comment entretenir une mémoire dont eux-mêmes ne sont pas les sources, et dont les éventuels destinataires peineront à estimer le poids historique ?
Puissent, certes, les historiens continuer de travailler (et ce n’est pas un vœu gratuit !), mais que penser, par-delà les douleurs insondables, de ce que vaudra pour les générations futures cet encombrant héritage ? Comment pourrions-nous jamais, oublieux des millions d’assassinés, nous prétendre « libérés » d’Auschwitz ?
La portée universelle de ce qui se joua là du destin de l’humanité est-elle si consensuelle qu’il suffise désormais de rituels conjuratoires conventionnels ?
Ces temps-ci sont au contraire marqués par des regains explicites ou paradoxaux de révisionnisme historique, des relents de langage et de gestes nazis, des envies de dévotions aveugles à des politiques muettes sur leurs fins. Il n’est même pas certain que l’analyse en termes de simple récidive suffise à nous immuniser, même si les rapprochements sont parfois troublants.
Il reste donc un parcours culturel complexe à concevoir et à accomplir pour que les citoyens de chaque pays du monde parviennent à une mémoire dialoguée et partagée de ce que furent le nazisme et ses camps, et aux moyens d’en libérer définitivement le monde.
Claude Simon, Président de l’Amicale de Mauthausen
