Nantes 2006

Lors du 41ème congrès de l’Amicale, qui s’est tenu les 24-26 novembre 2006 à Nantes, ville qui travaille sur la traite négrière qui constitue un pan de son histoire et, également, comme suite à la session 2007 du Concours national de la résistance et de la déportation portant sur le travail concentrationnaire, les congressistes se sont interrogés sur l’exploitation économique d’une réserve inépuisable de travailleurs-détenus.

Retrouvez dans le bulletin n°307, janvier 2007, p. 11-30 les différentes interventions sur le thème :

Le déporté, travailleur esclave ?

au sommaire :

  • INTRODUCTION
    • Un projet confluent
      Mémoire de l’esclavage, mémoire de la déportation
    • La rencontre des savoirs
      • D’éminents universitaires venus à notre rencontre
      • Franchir quelques cloisons
  • LES INDUSTRIELS AUTRICHIENS ET MAUTHAUSEN
    Andreas Baumgartner, historien à l’Université de Vienne (Autriche)
    • La situation industrielle en Autriche avant l’annexion
    • Les changements immédiatement après l’annexion
    • Le développement industriel pendant la guerre                 
    • La relation entre les industriels et le camp de Mauthausen
    • Premier exemple : Reichswerke Hermann Göring et le directeur Paul Pleiger
    • Deuxième exemple : Lenzing Zellwolle AG et le directeur Walter Schieber
    • Conclusion


INTRODUCTION

  • Un projet confluent

Mémoire de l’esclavage, mémoire de la déportation
Puisque nous venions à Nantes, ville qui travaille ce pan de son histoire que fut la traite négrière, notre objectif était de mieux mesurer si le mot esclave, fréquent dans le témoignage des rescapés des camps et usité par les nazis eux-mêmes, cernait ou non d’assez près la condition de déporté.
La session 2007 du Concours de la Résistance et de la Déportation portant sur le travail concentrationnaire a constitué pour nous une opportunité complémentaire.
Tandis que la mémoire des camps éclaire principalement aujourd’hui les centres de mise à mort immédiate des déportés de persécution (« raciaux »), il convient, croyons-nous, de remettre en lumière l’autre versant du système concentrationnaire : répression dans les pays conquis et exploitation économique d’une réserve inépuisable de travailleurs-détenus.
Dès l’origine du projet, Pierre Saint Macary fut sur la brèche… Il est dédicataire des travaux publiés ci-dessous.

  • La rencontre des savoirs

D’éminents universitaires venus à notre rencontre
Tous avaient répondu déjà aux sollicitations de notre Amicale – mais c’était à l’Université de Linz, à l’occasion des deux symposiums dont nous avions pris l’initiative, en 2000 et 2001. Cette fois, ils venaient à notre rencontre, congressistes déportés, familles et amis. Le geste mérite d’être salué. Ce furent, pour nous tous, des heures intenses et fertiles.
Lionel Richard, absent à Nantes mais présent à Linz, écrit dans Nazisme et barbarie (Éd. Complexe, 2006) :
« Qu’est-ce que l’Histoire ? Une affaire de transmission d’expériences d’une génération à l’autre. Aussi n’est-elle pas le domaine réservé de professionnels qui proposeraient la vérité, alors que leurs erreurs, leur partialité, leurs interprétations tendancieuses ne sont rien moins, au fil des siècles, qu’interminables. Pour tout un chacun, elle constitue le terrain de formation d’une morale à la fois personnelle et civique.
Cette Histoire est la sédimentation de ce que les hommes ont vécu et de la manière dont ils l’ont vécu. Dans la différence de leurs croyances, de leurs fantasmes, ils en assurent un prolongement immédiat par les récits qu’ils en font à leur entourage, à leurs descendants. »

Franchir quelques cloisons
De fait, pour nombre de rescapés, le discours des historiens est vécu comme une sorte de dépossession. Symétriquement, bon nombre d’historiens de la déportation – ne mentionnons qu’Annette Wieviorka – ont éprouvé la difficulté, voire l’obstacle, que pouvait représenter, pour l’élaboration de la connaissance historique, l’ère du témoin. Mais écouter le « savoir-déporté » (selon le mot de la psychanalyste Anne-Lise Stern) requiert sans doute d’autres outils que ceux de l’historien. C’est aussi ce qu’on va lire ici.

Encore convient-il de ne pas figer sur l’époque du camp les leçons à transmettre. Les mots de Jean Cayrol (Gusen, matricule 25–305), pour Nuit et Brouillard, en 1956, nous les avons tous en mémoire – qu’ils soient en nous tel un fanal de veille braqué sur aujourd’hui :
« …nous qui feignons de croire que tout cela est d’un seul temps et d’un seul pays, et qui ne pensons pas à regarder autour de nous et qui n’entendons pas qu’on crie sans fin. »

Vous trouverez les contributions des universitaires invités :

  • Jean-Pierre Azéma, historien, professeur émérite à l’Institut d’Études Politiques de Paris
    Occupation, répression, déportation
  • Michel Fabréguet, professeur à l’Université de Strasbourg, historien de Mauthausen
    Mauthausen, entreprise concentrationnaire. Fonctionnement et économie interne
  • Andreas Baumgartner, historien à l’Université de Vienne (Autriche)
    Les industriels autrichiens et Mauthausen
  • Peter Kuon, Directeur de l’Institut d’Études romanes, Université de Salzbourg
    Homme ou bête : les réflexions sur le statut de déporté dans le récit concentrationnaire
  • Yannick Guin, maire-adjoint à la culture, professeur émérite à l’Université de Nantes
    Travail concentrationnaire et esclavage moderne
  • Étienne Gasche
    Activités des Relais de la Mémoire en Loire-Atlantique
  • Pierre Aballea, IPR-IA d’Histoire
    La place de la déportation dans l’enseignement


OCCUPATION, RÉPRESSION, DÉPORTATION

Je suis heureux de me retrouver parmi vous. Sachez bien que ce n’est pas une simple formule de politesse, tant ce que j’avais vu à Mauthausen, lors des forums que vous avez organisés, m’avait impressionné, pour ne pas dire bouleversé. Ai-je besoin d’ajouter que la mort de Pierre Saint Macary m’a beaucoup touché, car c’est un monsieur qui avait beaucoup de qualités : c’était un homme non-conformiste. Je voudrais enfin dire combien est bienvenue la traduction de Montserrat Roig, Les Catalans dans les camps nazis, consacrée au « triangle bleu ».

Cela étant, j’ai choisi de présenter, pour des raisons diverses, une manière d’introduction générale à la répression qui a frappé les Françaises et les Français, ceux pour qui les années 40 furent bien des années noires… Avant de passer la parole à Michel Fabréguet, qui est un très bon spécialiste de ce qui a pu se passer au niveau du travail dans les camps de concentration, et notamment à Mauthausen.

Pour le sujet que j’ai choisi – une introduction générale à la répression –, je partirai d’un constat banal : entre 1940 et 1944, les Français eurent à supporter à la fois la sujétion de plus en plus rude à l’occupant et les contraintes de plus en plus lourdes du régime le plus autoritaire que la France ait connu au XXe siècle. Si l’essentiel de mon propos sera consacré à la répression nazie, il me faut dire quelques mots des pratiques et des complicités vichyssoises. En 1940, la France vaincue aurait pu être dominée par des relations conflictuelles classiques entre occupants et occupés. Mais au lieu d’adopter le profil le plus bas possible, Philippe Pétain fait le pari et prend le risque d’une collaboration d’Etat en acceptant les contraintes d’une collaboration politique – comme vous le savez, pour des raisons géopolitiques, mais aussi pour permettre à la « Révolution Nationale », qui est le dessein primordial du régime, de s’enraciner. Celle-ci devait remodeler la France : après des décennies de démocratie, il fallait instaurer un régime autoritaire et hiérarchique pour mettre hors d’état de nuire aussi bien l’ennemi intérieur – les juifs – que l’Anti-France, entre autres les Résistants. Non seulement Vichy devient à partir de l’été 1942 le complice avéré de la déportation des juifs de France, mais devient un état milicien en 1944 et, pour finir, un régime spécifiquement policier. Rappelons qu’en quatre ans, le régime de Vichy a non seulement révoqué 35 000 fonctionnaires, mais surtout condamné 135 000 personnes pour des motifs politiques, et en a interné 70 000. Comme vous le savez aussi, Vichy, au fil des mois, en quête grandissante de légitimité, et à cause de la percée de la France Libre, signe les accords Bousquet – Oberg en juillet 1942. Moyennant une reconnaissance de principe de l’autonomie de la police française, indispensable à ses yeux pour le maintien d’un ordre dont il avait besoin – ne serait-ce qu’au regard de l’occupant –, ces accords permettaient à l’occupant de se faire livrer toutes celles et tous ceux qui s’étaient attaqués d’une manière ou d’une autre au Reich, donc aux résistants, qu’ils soient communistes ou non.

Cela dit, la dénonciation des complicités réelles de Vichy, notamment dans la déportation des juifs de France, tend depuis une dizaine d’années à reléguer au second plan les déportations de répression. Et la polarisation sur Vichy est devenue telle qu’on en arrive trop à oublier – dans un phénomène classique de balancier dans les phénomènes de mémoire – les réalités de l’occupation nazie et en tous les cas ses pratiques répressives à l’égard des opposants en France au Reich.

Rappelons brièvement que le nazisme est le prototype même du régime totalitaire de type fasciste. La majorité des politologues se retrouvent sur l’hypothèse suivante : on peut caractériser ce régime totalitaire de type fasciste par :
– une idéologie d’État obligatoire
– un quasi monopole sur les moyens de communication
– une direction centrale de l’économie
– un parti de masse unique
– un contrôle strict de la vie sociale
– un monopole des instruments de violence
– une terreur policière.

Ce sont ces deux dernières caractéristiques qui vont le plus retenir notre attention. Ajoutons nécessairement ceci : ce qui singularise le plus le nazisme à l’intérieur des régimes totalitaires, c’est son exaltation de la guerre, qui fera naître un homme nouveau, un homme véritablement nazi. Exaltation de la guerre et donc expansionnisme territorial pour assurer l’hégémonie germanique sur l’Europe. En prenant en compte les objectifs politiques de l’Allemagne nazie, on peut dessiner un partage de l’Europe occupée en trois sous-ensembles : à l’est, l’objectif était à terme la colonisation, avec l’éloignement de la population indigène et avec presque toujours l’élimination systématique des élites, de toutes les élites. Dans l’Europe de l’Ouest et du Nord, il s’agissait d’incorporer au grand Reich des pays dont les populations étaient tenues comme germaniques. Le dernier de ces sous-ensembles était formé par la seule France. L’objectif de Hitler, au départ, et des nazis de manière globale, n’était pas la polonisation mais la vassalisation, en instrumentalisant un gouvernement satellite mais autonome qui permettait au vainqueur de gérer au moindre coût la France vaincue, dans l’intérêt du Reich.

Pendant longtemps, la question des répressions dans la France occupée, dans l’historiographie classique, a reçu des réponses sinon édifiantes, du moins convenues. L’occupant aurait été « korrect » (avec un k…) et aurait du moins évité les dérives sanguinaires que l’Europe de l’Est a connues. La jeune école historique allemande (Ulrich Herbert, Regina Delesz, Aherich Meyer) et les jeunes pousses françaises (notamment Gacl Vismann) ont revisité la question nazie, notamment les politiques de répression menées à l’est. Il faut, comme toujours en histoire, prêter très attention à la chronologie. Aux yeux de Hitler, la France devait, pour des raisons géopolitiques, être relativement ménagée. L’occupant va donc se contenter, au départ, de mener une politique de surveillance, le maintien général de l’ordre restant aux mains mais surtout sous la responsabilité des autorités françaises, mais soumis au contrôle allemand. La première inflexion, comme le montre notamment la politique officielle d’exécution des otages, menée au nom de l’anticommunisme et de l’antisémitisme, intervient avec l’invasion de l’URSS (opération Barbarossa) en juin 1941. Puis la mise en œuvre de la guerre totale, en 1943, alors que Vichy n’a plus grand-chose à monnayer depuis la perte de son empire, va accentuer notablement une politique dorénavant ouvertement répressive.

Le Commandement postule la priorité absolue des impératifs militaires sur toute autre considération. En 1944, avec les revers militaires à l’Est, puis à l’Ouest, tandis que progresse la résistance française, les Français seront peu ou prou soumis au sort commun de l’Europe occupée. La pratique répressive change alors encore de nature : de répressive, la politique de l’occupant devient terroriste : Oradour, Tulle, Vassieux-en-Vercors… sont les symboles de cette ascension aux extrêmes. Mais ajoutons aussi ceci : on ne saurait oublier qu’avant même le 6 juin 1944, avaient été déclenchées des opérations de grande envergure, théoriquement contre la résistance, mais avant tout contre des populations civiles, dans les zones de Maquis, dans l’Ain, en Savoie, en Dordogne, entre autres. On estime qu’en 1944, 21 000 personnes seront victimes d’une déportation massive dans le cadre d’une déportation qui se voulait en tout cas répressive. Pour mettre en œuvre ce durcissement, Hitler avait ordonné, dès mars 1942, la mise en place d’un chef supérieur de la police et de la SS, le général Karl Oberg, installé à Paris par Heidrich en personne, auquel devaient être transférées toutes les compétences policières ainsi que « les mesures préventives et expiatoires ». Cela dit, on aurait tort de faire endosser la responsabilité de l’escalade de la répression et de la terreur nazie en France aux seuls représentants locaux de la SS, contrairement à une légende couramment entretenue jusque récemment par les tenants d’une Wehrmacht qui aurait été « korrecte »…, car certaines unités de la Wehrmacht, façonnées par le nationalisme et le racisme nazis, ont bien été partie prenante de la terreur.

La déportation est devenue, à compter de l’hiver 1941-42, une des modalités courantes de la répression allemande : elle était rapide, discrète, voire rentable. Progressivement, la majorité des personnes arrêtées par ce qu’il est convenu d’appeler la Gestapo, ou la police de Vichy, étaient envoyées directement en camp de concentration, sans même passer en jugement, par les tribunaux militaires allemands. Quiconque portait atteinte à la politique de l’occupant relevait du camp de concentration. En précisant que celui ou celle qui était convaincu de s’être attaqué à la Wehrmacht par des actes qualifiés de « terroristes » était condamné à la peine capitale. On peut donner ainsi l’exemple de ce grand résistant, Jean Cavailles, membre du réseau Libération Sud, avant d’être membre de Libération Nord, chef d’un des réseaux les plus importants du BCRA, arrêté en 1943, et condamné à la déportation. En partance pour l’Allemagne, en passant par Compiègne, il y fut rappelé pour un complément d’enquête et après avoir été convaincu d’avoir participé à des sabotages – ce qui était le cas –, il fut exécuté dans les fossés de la citadelle d’Arras en février 1944.

Faut-il ajouter qu’après le Débarquement, tout résistant pris les armes à la main était passible de l’exécution immédiate. On estime généralement à près de 80 000 le nombre des déportés de France, non raciaux. Avant tout, des actifs d’âge mûr, avec une surreprésentation des ouvriers de l’industrie, en grande majorité de nationalité française, et avec une surreprésentation d’étrangers européens, notamment espagnols. On sait encore que 40 % de ces déportés non raciaux ne reviendront pas des camps.

On notera enfin qu’à peu près le quart de ces déportés de France n’étaient pas des résistants. En effet, en 1943 et 1944, l’occupant va déporter des condamnés de droit commun. Mais surtout l’occupant arrêtait des résistants déterminés et en profitait pour rafler des hommes, pourtant non engagés politiquement et envoyés en camp de concentration. Ainsi, lors des « Pâques rouges » qui eurent lieu en 1944 à Saint-Claude dans le Jura, 56 personnes arrêtées furent fusillées et 186 déportées, dont on estime que la moitié n’avait pas le moindre lien avec la Résistance. C’est que la stratégie concentrationnaire nazie avait évolué relativement, je dis bien évolué, mais n’avait pas été modifiée fondamentalement.

Je vais terminer cette communication volontairement brève en disant quelques mots sur le système concentrationnaire, avant de passer la parole à Michel Fabréguet. L’internement dans les camps de concentration (je ne parlerai pas des camps d’extermination) est consubstantiel au régime nazi, puisque, on le sait, dès 1933 sont ouverts les deux premiers camps pour y interner les opposants au régime, les opposants confessionnels, et des droits communs. Cet internement était justifié pour des raisons de sécurité politique et se voulait à la fois préventif et éducatif. Son but réel était de casser par tous les moyens les opposants ou classés comme tels. Depuis 1936, ces camps étaient placés sous la férule de la SS. Avec la guerre, se met en place, le plus souvent à l’intérieur du Reich, tout un système concentrationnaire avec son organisation propre, perverse, car les détenus (Häftlinge) étaient contraints de participer à la mise en œuvre de ce système. La déportation étant alors étendue à l’ensemble de l’Europe occupée. A noter qu’avant même la guerre, à compter de 1937, une partie des détenus est utilisée par des entreprises SS, regroupées pour l’exploitation des carrières, des sablières, etc. Jusqu’en 1942, les nazis vont laisser crever de faim, au sens littéral du terme, aussi bien les prisonniers soviétiques que les déportés fraîchement arrivés – surtout les déportés politiques – qui furent voués à une mort rapide. Mais l’échec de la Wehrmacht devant Moscou et l’improbabilité d’une victoire programmée amènent une partie de l’appareil nazi avec Fritz Todt à se poser le problème de la continuité de la guerre, en termes économiques et en termes de main d’œuvre. C’est pourquoi, dans l’hiver 1941, avec la mise en œuvre du travail à l’intérieur des camps, avec une répartition dans différents Kommandos, et en même temps à l’intérieur de la SS, intervient une nouvelle répartition des tâches, sous l’impulsion d’Oswald Pohl, et la WVHA, l’organe administratif de la SS, est chargé de la gestion des camps, la Gestapo gardant la maîtrise du contrôle politique. Pohl est un ancien commandant de la marine, un nazi de la première heure ; devenu général SS, il préside aux destinées de la WVHA. Depuis le premier octobre 1941, il est devenu responsable du travail des détenus déportés dans les camps et son rôle ne va pas cesser de croître. Le 30 novembre 1942, il expose à Himmler avec une très grande netteté la nécessité d’une inflexion dans l’utilisation des détenus. Il déclare dans un mémorandum : « l’internement des prisonniers pour les seules raisons de sécurité, d’éducation et de prévention n’est plus la condition essentielle. L’accent est à porter maintenant du côté économique. Ce qui est maintenant au premier plan et devient de plus en plus important, c’est la mobilisation de tous les prisonniers capables de travailler. De cette donnée, résulte la nécessité de prendre certaines mesures ayant pour but de transformer les camps de concentration en organisations mieux adaptées aux tâches économiques, alors qu’ils ne présentaient qu’un intérêt purement politique ».

Traiter du travail concentrationnaire est malaisé et mon voisin va s’y exercer mieux que moi. Personnellement, je n’ai pas assez de données pour présenter à cet égard un tableau suffisamment rigoureux. On peut néanmoins supposer que cette mise au travail des détenus allait prendre une grande ampleur, soit qu’elle soit réalisée dans des Kommandos à demeure, soit dans des Kommandos « prêtés » à des entreprises privées, par exemple IG-Farben ou encore Krupp, à Essen, à la fin de l’été 1942 : 50 000 travailleurs étrangers, 18 000 prisonniers de guerre et 5 000 déportés. Ces Kommandos prêtés versaient une contrepartie monétaire à la SS. A cause du manque de main d’œuvre allemande, qui ne cessait de croître (car le Front russe engloutissait les hommes), de plus en plus, et aussi parce que la mobilisation totale appelée de ses vœux par Goebbels dans son discours bien connu de février 1943, allait pour le moins à l’échec. Il fallait maintenant rafler des hommes dans toute l’Europe. Ce sera l’œuvre de Fritz Sauckel et la mise en œuvre de ce que l’on a appelé le STO en France. Au point que le Reich, acculé, n’hésitera plus – ce qui était interdit jusqu’à la fin de 1942 – à affecter des déportés dans les usines stratégiques, notamment à Dora.
On comprend qu’en 1943 l’occupant ait procédé à des rafles un peu partout, pour grossir les rangs de ces déportés forçats qui n’avaient pas forcément de lien avec la résistance.
Il est difficile de fournir des chiffres précis. On peut dire que des milliers de déportés ont été soumis au travail comme l’avait désiré Pohl en 1942.

On peut également, semble-t-il, sinon poser, du moins établir un relatif distinguo entre le travail accompli par les déportés prêtés à des firmes privées, où l’on tenait un peu plus compte de leurs compétences et où les déportés avaient un peu plus de chance de survie, et les Kommandos fonctionnant en circuit fermé ou ceux qui travaillaient pour la mise en œuvre des armes stratégiques, où primaient alors sur la productivité l’idéologie nazie et sa violence meurtrière. On pourrait dire schématiquement qu’à ce moment-là Himmler l’a emporté sur Speer. Et puis on se souviendra que, dans le memorandum cité, Pohl avait bien mis les points sur les i : « le commandant du camp est seul responsable de l’emploi de la main d’œuvre disponible. Cet emploi doit être total, au sens propre du terme afin d’obtenir le rendement maximum ». Les journées de travail étant au minimum de 12 heures. La sous-nutrition étant ce qu’elle était, la perversité du système concentrationnaire étant ce qu’elle était, on ne s’étonnera pas qu’on ait pu écrire que les déportés aient pu être soumis de fait à une extermination par le travail.

Jean-Pierre Azéma, professeur émérite à l’Institut d’Études Politiques de Paris

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MAUTHAUSEN, ENTREPRISE CONCENTRATIONNAIRE. FONCTIONNEMENT ET ECONOMIE INTERNE

Le travail a progressivement acquis plusieurs fonctions à l’intérieur des camps de concentration. Dès l’origine, la construction des camps et les charges afférentes à l’entretien de la vie quotidienne dans le cadre des Kommandos intérieurs incombèrent par priorité aux détenus eux-mêmes. Le travail « inutile », contrainte répressive et déprimante pour les détenus dépourvue de toute valeur économique, qui visait avant tout à détourner ceux-ci de toute tentative de fuite ou de tout projet de révolte, apparut également dans les premiers camps « sauvages » des années 1933/1934. Mais à partir des années 1937/1938, la SS conçut le projet d’exploiter pour son propre compte la main-d’œuvre concentrationnaire de manière plus rentable : il fallait en effet produire en abondance des matériaux pour la rénovation architecturale des capitales régionales du Reich, sur le modèle de Berlin Germania, mais également accumuler des ressources dans la perspective de la conquête et de la mise en valeur du Lebensraum, grande mission idéologique qui devait être avant tout l’apanage des hommes du Reichsführer-SS. Les nouvelles ambitions des SS influencèrent donc, à la fin des années 1930, l’histoire de la deuxième génération des camps de concentration, dans la fondation desquels des considérations économiques vinrent interférer avec l‘aspect répressif qui demeurait cependant toujours prépondérant. C’est ainsi que le choix du site du camp de Mauthausen, ouvert dans l’Oberdonau à l’été 1938, fut déterminé par la proximité immédiate de la carrière du Wiener Graben dont la SS reprenait dans le même temps l’exploitation à son compte. Cette inflexion sensible de la nature du système concentrationnaire marqua le début d’un processus « d’économisation », qui se poursuit et s’amplifia avec la mise en place de la mobilisation des détenus pour le travail forcé, l’Arbeitseinsatz selon un terme emprunté au vocabulaire militaire, au cours des années 1940-1941 puis surtout au printemps 1942 avec l’intégration de l’Inspection des camps de concentration dans le SS-WVHA et la tentative, demeurée inaboutie, d’Oswald Pohl de transmettre aux commandants des camps la direction des entreprises économiques SS qui dépendaient de leur ressort. On assista alors à la transformation d’un système jusqu’alors essentiellement répressif en un système où répression et travail forcé coexistèrent, non sans vives tensions et non sans fortes contradictions, ce qui impliqua alors la mobilisation des concentrationnaires aux côtés des prisonniers de guerre, des travailleurs de l’est et des requis du service du travail au profit de l’effort de guerre du Reich.

Jusqu’en 1942, les détenus du camp de Mauthausen qui n’étaient pas affectés dans les services administratifs ou dans les Kommandos intérieurs qui subvenaient aux besoins de la vie quotidienne furent essentiellement mobilisés par la Société des Terres et Pierres Allemandes, la DEST, qui exploitait la carrière du Wiener Graben puis, à partir de 1940, les deux carrières voisines de Gusen et de Kastenhof. Les archives de la DEST font état de la croissance régulière des investissements et des profits annuels de l’entreprise de granit de Mauthausen, ces derniers étant évalués à 135 479 RM au 31 décembre 1939, à 83 100 RM au 31 décembre 1940 et à 185 200 RM au 31 décembre 1941. Ces bilans comptables accompagnent le constat de la croissance régulière du nombre des détenus mobilisés, estimé selon une moyenne annuelle à 3 429 en 1941, ainsi que la croissance régulière du volume de la production de pierres de taille, des pavés et des cailloutis. Mais l’apparente bonne santé économique de la DEST dissimulait en réalité un système incohérent, fondé sur la gabegie. La mobilisation des détenus dans les carrières s’effectuait en l’absence de toute valorisation de l’expérience professionnelle, les compétences des détenus n’étant pas prises en considération lors de la formation chaotique des équipes de travail. Les détenus étaient soumis dans les carrières à des charges de travail épuisantes alors que la sous-alimentation ne permettait pas de reconstituer leur force de travail. Ils ne pouvaient donc, pour tenter de survivre, que s’efforcer de ménager leurs dépenses d’énergie, en adoptant le rythme de travail le moins élevé possible, en fonction de la coercition que les Kapos exerçaient sur eux. Le spectacle des violences sanguinaires dont les carrières étaient quotidiennement le théâtre n’incitait pas non plus les détenus à accroître leur rendement du travail. De manière délibérée, le facteur quantitatif, le grand nombre de détenus mobilisés dans les carrières, venait compenser la faiblesse qualitative de la productivité au travail. Ce trait d’arriération économique était rendu possible par le faible coût de la main-d’œuvre concentrationnaire, puisque jusqu’à la fin de l’année 1942, la DEST ne devait verser au Reich, propriétaire des détenus, que 0,30 RM par détenu et par jour, soit à peu près l’équivalent de 3 de nos actuels euros. Le faible coût de la location de la main-d’œuvre, en l’absence de toute charge sociale, permit donc à la DEST de dégager des profits à partir de méthodes d’exploitation pourtant extrêmement rudimentaires et archaïques, et ce en pure perte : car les bénéfices retirés de l’exploitation des carrières de granit furent engloutis dans le lourd déficit creusé par la gestion calamiteuse des briqueteries. Le système du travail forcé, au service des « travaux de la paix future » se caractérisait donc par son archaïsme et son absence de toute véritable rationalité. Albert Speer, devenu ministre du Reich de l’Armement au mois de février 1942 en était d’ailleurs tout à fait conscient : il s’efforça ainsi, avec succès, de limiter à partir de 1943 le développement de l’exploitation des carrières de granit et des briqueteries de la DEST, démarche qui partait d’une volonté de rationalisation de l’organisation du travail allemand dans le cadre de la guerre totale, sans que le souci de l’amélioration du sort des détenus ne soit en aucune façon pris en considération dans cette réorientation.

Mais le développement du travail forcé contribua par ailleurs à une meilleure insertion du camp de concentration dans son environnement social en favorisant l’instauration d’une forme d’accommodation entre les gardiens SS et la population civile. La population de Mauthausen et des communes environnantes était en effet, à l’origine, très majoritaire hostile à l’ouverture du camp, même si elle n’avait pas eu la possibilité de faire valoir clairement son opposition à l’encontre d’une décision qui lui avait été imposée sans ménagement par un pouvoir dictatorial, dont la propagande se prévalait au contraire de l’adhésion enthousiaste des populations de l’Oberdonau. L’inconduite de nombreux gardiens SS à l’égard des détenus comme parfois aussi à l’égard des civils, et le spectacle des violences concentrationnaires qui ne pouvaient pas rester toujours dissimulées au regard de la population civile à l’intérieur comme à l’extérieur de l’enceinte concentrationnaire, avaient ajouté à cette hostilité. Cependant, la population des communes de Mauthausen, de Sankt Georgen an der Gusen, de Lungitz, de Perg, de Gunskirchen ou encore de Linz constitua rapidement la première catégorie de clients de la DEST, en fonction du volume des achats, alors que les collectivités locales ou régionales de l’Oberdonau constituèrent tout naturellement la deuxième catégorie de clients de la DEST. De surcroît, la relance de l’exploitation des carrières de granit de la région de Mauthausen permit aussi de créer de nouveaux emplois civils d’ouvriers et de contremaîtres qui bénéficièrent prioritairement à la population active locale, alors que la construction du camp avait également profité aux artisans et aux commerçants autochtones. Les avantages matériels que la population civile des environs du camp, en fait à l’échelle d’une grande partie de l’Oberdonau, put ainsi retirer du développement du travail forcé à l’intérieur du camp de Mauthausen permit, en partie, de désarmer les tensions entre les SS et la population locale, en instaurant une connivence tacite entre eux fondée sur le partage des bénéfices de l’Arbeitseinsatz.

Michel Fabréguet, professeur à l’Université de Strasbourg

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LES INDUSTRIELS AUTRICHIENS ET MAUTHAUSEN

Vous me permettrez de commencer par quelques mots très personnels. Quand j’ai reçu, il y a deux ans, l’invitation pour votre congrès à Toulouse, j’ai d’abord pensé à une erreur. Bien que j’aie travaillé plusieurs années sur l’histoire du camp de Mauthausen, bien que je connaisse suffisamment les archives et apporte ma contribution au Comité International de Mauthausen depuis quelques années, le simple fait qu’un Autrichien eût la possibilité de prendre la parole au congrès de l’Amicale française était pour moi extraordinaire. Et avoir la possibilité d’une intervention avec mon français insuffisant, dans cet état d’incertitude et de nervosité, c’était aussi une expérience extraordinaire. Mais vous m’avez accueilli à Toulouse avec une telle générosité et si chaleureusement que ces insuffisances étaient sans fondement. Je suis très heureux d’avoir une deuxième fois la possibilité de m’adresser à vous. La dernière fois, ma réflexion portait sur la relation entre la jeunesse autrichienne et le camp de Mauthausen – un thème un peu philosophique. Aujourd’hui j’ai choisi un thème historique. J’évoquerai successivement la situation industrielle de l’Autriche avant l’annexion en 1938 par l’Allemagne ; les changements dans l’industrie autrichienne immédiatement après l’annexion ; le développement industriel pendant la guerre et, à travers deux exemples, la relation entre les industriels autrichiens et le camp de Mauthausen.

Je citerai d’abord une légende autrichienne – on pourrait dire un mythe – qui émerge dans des discussions sur la valeur du national-socialisme. On dit : bien sûr, tous les crimes nazis comme les camps de concentration étaient une erreur ou une faute, mais les nazis ont développé l’économie autrichienne, ils ont évité le chômage à l’Autriche. On parle des autoroutes, on parle des usines nouvelles et des industries et on parle des stations électriques. En Autriche, on parle des « héros de Kaprun », c’est-à-dire de la construction héroïque de cette centrale dans la montagne de Salzburg après la guerre, symbolisant la volonté de la population de reconstruire une nouvelle Autriche. On ne parle pas des travailleurs forcés ni des détenus du camp de Dachau qui y ont travaillé pendant la guerre, ont préparé la construction et ont effectué tous les travaux dangereux. Ce cliché des « héros de Kaprun » résume tout mon propos : on parle des autoroutes et des industries, mais on néglige le prix du travail forcé, on néglige la contribution des détenus des camps. Je veux montrer en quelques esquisses que cette opinion répandue est contraire aux faits.

  • La situation industrielle en Autriche avant l’annexion

L’opinion commune en Autriche définit la situation économique et industrielle avant l’Anschluss comme plus mauvaise que ne le montre l’analyse. Il est vrai que la crise économique mondiale avait eu aussi des effets sur l’économie autrichienne : le chômage était énorme, l’industrie était vieillie et les exportations réduites. En tout cas, beaucoup des ces phénomènes furent le résultat direct de la politique allemande par laquelle les nazis ont essayé de contrôler l’économie autrichienne pour soutenir ou protéger l’économie allemande.
La deuxième cause est contenue dans la politique économique du gouvernement austro-fasciste (ou clérical-fasciste) lui-même : les hommes au pouvoir n’ont eu aucun intérêt à l’industrie moderne ou à une modernisation de la société. L’agriculture, qui employait la moitié de la population, était leur vision de la société. Tous les projets contre le chômage avant la guerre concernaient les manœuvres : par exemple les routes alpines vers le Grossglockner. Comme il n’y avait pas eu de développement industriel depuis une décennie – depuis le vendredi noir –, l’industrie autrichienne était trop petite, vieillie et sans doute incapable d’une production significative.

Mais la situation monétaire en Autriche n’était pas si mauvaise. Les réserves d’or et de devises étaient trois fois les réserves allemandes et la monnaie était très stable. Autres ressources : le minerai de fer, un grand potentiel de travailleurs et des possibilités de construire des centrales électriques. Ces ressources et ces potentiels, combinés avec le vieillissement de l’industrie, furent aussi une cause de l’avidité allemande qui a conduit à l’annexion en 1938 : l’Autriche était indispensable pour les industries d’armement allemandes. En outre, nombreux parmi les industriels autrichiens étaient des juifs, et les nazis étaient avides de ce butin.

  • Les changements immédiatement après l’annexion

Quelques jours seulement après l’annexion, les changements sociaux et économiques ont commencé. Les nazis avaient préparé des plans précis pour la spoliation des juifs, pour l’intégration économique et pour la déprédation des ressources. Toutes les industries existantes ont été analysées sous l’aspect de l’armement, et les Allemands ont commencé immédiatement à établir de nouvelles usines, énormes, sans respecter la structure économique locale ou régionale.

Ces nouvelles industries étaient toutes intégrées à des structures plus importantes : ainsi la fondation des Reichswerke Hermann Göring, vaste complexe d’armement comprenant la production de fer et d’acier et intégrant aussi des industries comme la Zellwolle Lenzing AG pour produire de la cellulose ou bien la Steyr-Daimler-Puch AG pour des véhicules et des armes. Toute l’industrie autrichienne était intégrée dans le plan quadriennal présidé par Hermann Göring lui-même.

Cette intégration eut aussi des conséquences sur les industriels autrichiens. Après l’expropriation des industriels juifs, les dirigeants provisoires autrichiens ont été remplacés par des Allemands ; une minorité seulement d’Autrichiens ont eu la possibilité de conserver leurs positions dans l’industrie. Et comme toute l’industrie importante était intégrée au plan quadriennal, le rôle traditionnel d’un industriel disparut peu à peu. Les nouveaux industriels étaient des hommes très proches de l’Etat et du parti nazi, attachés seulement aux résultats définis par le régime. Dans ces conditions, le développement industriel fut indéniable : le nombre des travailleurs d’industrie dans la région de Haute-Autriche par exemple a doublé, l’industrie du bâtiment a beaucoup prospéré – un des résultats fut la fondation du camp de Mauthausen en août 1938 et la renaissance de l’extraction de la pierre dans cette région.

  • Le développement industriel pendant la guerre

On ne doit pas regarder, encore moins admirer (comme le font beaucoup d’Autrichiens) ce développement économique sans en voir le revers. Tous les plans quadriennaux impliquaient l’imminence de la guerre, tous les investissements supposaient que les nazis la gagneraient, sans rembourser les crédits et considérant comme acquis les biens volés aux juifs.
En outre, l’industrialisation était, depuis 1941, impossible sans le travail forcé, sans les détenus du camp de concentration.

Comme les avions alliés ont pu atteindre régulièrement les cibles industrielles en Allemagne à partir de 1941, beaucoup des usines d’armement ont été transférées dans les montagnes autrichiennes. Si on regarde la liste des nouvelles industries créées pendant la guerre et jusqu’en 1943, on trouve beaucoup d’industries liées à des camps satellites de Mauthausen (Wiener Neustadt, Schwechat, Steyr, etc.). Et comme les avions alliés ont atteint aussi l’Autriche à partir de septembre 1943, les nazis ont commencé à installer des usines souterraines – les camps satellites de Melk, Ebensee, Peggau, Leibnitz, Gusen II datent de cette période.

Les pertes de soldats dans la guerre – c’était aussi une perte de travailleurs pour l’industrie – allaient être compensées par des travailleurs forcés, soit « ordinaires », soit des détenus de Mauthausen. À la fin de la guerre, plus que 35 % des employés étaient des étrangers, travailleurs forcés, prisonniers de guerre et détenus du camp. Beaucoup des travailleurs forcés « ordinaires » ont été employés dans les fermes, mais ils furent nombreux aussi dans les usines d’armement. Pour les travaux les plus dangereux, les plus nocifs et les plus durs, les industriels ont réclamé des détenus du camp.

  • La relation entre les industriels et le camp de Mauthausen

Toutefois, il me semble nécessaire de souligner que le travail forcé des détenus du camp ne fut pas un effet de la guerre : les nazis ont programmé le travail d’esclaves dès l’ouverture des camps. Jusqu’en 1942, la majorité des détenus des camps de concentration était affectée à des travaux dans les entreprises SS, soit les carrières à Mauthausen et Gusen ou les briqueteries à Neuengamme ou Sachsenhausen.

Toutes les entreprises SS comme la DEST se caractérisaient par un extraordinaire dilettantisme économique : une exploitation des détenus telle qu’elle aboutissait à des chiffres de décès énormes. Ce dilettantisme et les intrigues entre les diverses administrations SS empêchaient le développement économique désiré – bien que le travail d’esclave fût accru chaque année.

À partir de 1943, comme les industries d’armement avaient un besoin plus pressant de travailleurs et que les ressources humaines manquaient, la fonction du camp de Mauthausen a changé : le camp devenait un réservoir de travailleurs pour les industries de guerre et, en 1944, aussi pour la construction des usines souterraines.

Jusqu’à cette période, les contacts entre les industriels et le camp, notamment l’administration pour le Arbeitseinsatz et le commandant Ziereis lui-même, avaient été très rares et limités.

  • Premier exemple : Reichswerke Hermann Göring et le directeur Paul Pleiger

Dès 1941, la Steyr-Daimler-Puch AG (une filiale des Reichswerke Hermann Göring) a demandé des détenus de Mauthausen pour la construction d’une usine d’aviation à Steyr – cette relation entre le camp et les Steyr-Werke, représentés par le directeur Georg Meindl, a persisté jusqu’à la fin de la guerre. Jusqu’en 1943, les Reichswerke Hermann Göring étaient les seules industries autorisées à demander des détenus de Mauthausen. En 1942, le chef des Reichswerke, Paul Pleiger, proposait à la SS de fonder en commun une usine à Linz, pour y établir une production des briques de laitier en usant le travail esclave des détenus de Mauthausen. De cette proposition, découle la création du camp satellite de Linz-I. Toutes les fonctions et aussi les profits de cette nouvelle entreprise étaient partagés à égalité entre les Reichswerke et la DEST, c’est-à-dire la SS.

Six jours après l’offre, il y eut une rencontre entre Pleiger et Oswald Pohl, le chef de l’Office central de l’administration et de l’économie SS (WVHA) – cette rapidité indiquant les relations extraordinaires qui existaient entre eux. C’est le commandant même, Franz Ziereis, qui a dessiné les plans pour la construction du camp satellite à Linz, qui a même décidé la position exacte du nouveau camp. Comme des problèmes surgirent, dus à des divergences d’intérêt, c’était Heinrich Himmler qui intervint personnellement pour que la réalisation du projet ne prît pas de retard. En novembre 1942, le contrat entre les Reichswerke et la SS était signé et le camp satellite de Linz I était fondé. Le 11 janvier 1943, il fut officiellement dénommé « SS-Arbeitslager Linz » avec 100 détenus de Mauthausen – ce chiffre augmenta très vite jusqu’à atteindre 1 000 détenus. Les conditions y étaient insupportables : tous les travaux s’effectuaient en plein air, les détenus étaient forcés de détruire la coulée du laitier brûlant presque sans outils adéquats. Ces conditions allaient causer beaucoup d’accidents de travail – autrement dit la mort de nombreux détenus.

  • Deuxième exemple : Lenzing Zellwolle AG et le directeur Walter Schieber

À Lenzing, existait avant l’annexion une usine de production de cellulose, appartenant à une famille juive du nom de Bunzl qui, depuis des générations, était dans ce métier du papier et de la cellulose. Le jour même de l’annexion de l’Autriche, en 1938, cette usine fut réduite en cendres par une cause inconnue, Bunzl fut exproprié et de nouveaux patrons créèrent une filiale des Reichswerke Hermann Göring.

À Lenzing, furent créés après cette refondation plusieurs camps pour des travailleurs forcés, en majorité des femmes polonaises et russes. La Zellwolle AG, directeur Walter Schieber, eut à partir de 1943 des liens étroits avec le camp de Mauthausen, pour tester une saucisse faite à base de déchets de cellulose : les détenus de Mauthausen soumis à ce régime en sont morts.

Pour assurer la production stratégique de cellulose, Walter Schieber, durant l’été 1944, réclama des détenues – désir vite satisfait par la SS de Mauthausen. A la fin d’octobre 1944, les premières détenues, des femmes venant d’Auschwitz, furent déportées dans le nouveau camp satellite à Lenzing. Les détenues travaillaient trois semaines d’affilée, après quoi elles avaient deux journées libres. Comme toujours, les détenues étaient employées pour les travaux les plus dangereux, les plus nocifs et les plus durs.

Bien que la production de cellulose ait été arrêtée en janvier 1945 par manque de moyens, il y eut encore des transports de détenues d’Auschwitz vers Lenzing, encore des accidents et des morts.

En mai, 562 femmes ont été libérées à Lenzing.

  • Conclusion

Walter Schieber ne fut ni condamné ni même accusé, bien que responsable du sort de milliers de travailleurs forcés et de plus de 500 détenus de Mauthausen dans son usine. Paul Pleiger, en tant que l’un des responsables principaux des Reichswerke Hermann Göring, fut condamné à Nuremberg à 15 années de prison. Mais, même en prison, il garda assez d’influence pour désigner son successeur aux Reichswerke Hermann Göring.

Ces deux industries sont aussi aujourd’hui présentes en Autriche, toutes les deux définies de l’avis général comme « miracles du redressement autrichien après la guerre ». Jusqu’à cette dernière décennie, personne n’avait parlé du travail d’esclave des détenus ou des travailleurs forcés. J’indiquais en commençant le mythe selon lequel « les nazis ont développé l’économie autrichienne, ont écarté le chômage en Autriche » – on parle des autoroutes, on parle des usines nouvelles et des industries et on parle des centrales électriques. C’est depuis dix ans qu’une discussion a commencé en Autriche sur la responsabilité des industriels durant la guerre. On a créé un fonds de compensation monétaire pour des détenus des camps nazis et pour les travailleurs forcés. Les industries autrichiennes ont contribué pour environ 50 %, le reste étant payé par l’État. Avec la création de ce fonds, après avoir payé la plupart des « compensations », la responsabilité autrichienne semble déjà évacuée. Même si cette compensation monétaire est importante pour certains des survivants des camps ou pour les anciens travailleurs forcés, on ne doit pas, à mon avis, clore la discussion sur la responsabilité d’une société d’un seul geste, exutoire. On doit détruire le mythe, de sorte que personne en Autriche ne trouve plus d’aspects positifs au national-socialisme, personne ne tire gloire ni argument des autoroutes sans mentionner le prix payé pour ce développement. En plus de la mémoire, en plus de la connaissance historique, la destruction de ce mythe est notre souci actuel, en Autriche même et en Europe.

Andreas Baumgartner, historien à l’Université de Vienne (Autriche)

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HOMME OU BÊTE : LES RÉFLEXIONS SUR LE STATUT DE DÉPORTÉ DANS LE RÉCIT CONCENTRATIONNAIRE

Vers la fin de La dernière forteresse, roman sur Mauthausen de Pierre Daix, publié en 1950, le personnage principal, André, propose une définition du héros : « Je crois qu’un héros, c’est un homme qui a bien fait son boulot d’homme, quand ça n’était pas simple de le faire »1. Cet emploi métaphorique du terme de boulot met en parallèle le travail corporel et l’effort moral d’agir dans les limites d’une idée de l’homme, héritée de la tradition millénaire de l’humanisme européen. Mais comment bien faire un boulot, si les conditions de travail ne le permettent pas ? Et comment vivre selon les normes humanistes, si les conditions de vie sont profondément inhumaines ?

Le travail concentrationnaire, qui est au centre du congrès 2007 de l’Amicale de Mauthausen, n’est, dans cette perspective, qu’un élément de plus pour mettre à l’épreuve l’humanité des déportés. Ce qui m’intéresse, dans cette communication, c’est la réflexion sur cette mise à l’épreuve dans les textes mêmes des survivants. En cela, mon approche se distingue de l’abstraction des discours philosophiques ou politiques qui discutent le problème de la condition humaine dans les camps, en privilégiant telle ou telle catégorie de déportés : les juifs, les résistants, les femmes, les musulmans etc. Et elle se distingue aussi de l’élitarisme de la critique littéraire qui ne prend en considération que les textes canoniques des grands auteurs tels que Wiesel, Levi, Semprun ou Kértesz. Après plusieurs années de recherches sur les écrits des survivants de Mauthausen, je suis de plus en plus convaincu de l’immense valeur des témoignages, si nous voulons maintenir, dans un futur sans témoins, une mémoire vive – non sommaire, mais circonstanciée et différenciée – de l’expérience concentrationnaire. L’avantage de l’écrit, dans l’acte de témoigner, est qu’il demande du temps à l’auteur et au lecteur – le temps de la réflexion. Pour le dire avec Roger Gouffault : « L’écrit reste. L’écrit est une trace, tandis que les paroles s’envolent. Le livre, qui est un écrit long, permet de prendre le temps. Démontrer la progression, l’évolution des choses. Et donc de les comprendre ».2

Afin de comprendre « le boulot d’homme » du déporté, il faut réfléchir au « boulot de bête » qu’on lui inflige.

La métamorphose de l’homme en bête se fait au moment de l’arrivée au camp, véritable rite de passage, soigneusement mis en scène par les nazis : l’attente interminable sur la place d’appel, sous le soleil ou dans la neige, l’abandon des bagages, la perte des objets personnels, le déshabillage, le rasage de la tête aux pieds, la désinfection, la douche, la distribution de vêtements et de galoches, encore une fois l’attente et, finalement, l’admission aux baraques de quarantaine. En lisant les témoignages, on s’aperçoit du désarroi des nouveaux venus qui, au bout de quelques heures, ne se reconnaissent plus, ni comme individus ni comme êtres humains. Voilà comment Suzanne Wilborts, libérée à Mauthausen, décrit l’aspect de ses compagnes après l’immatriculation à Ravensbrück : « Elles sortent de là, transformées, avec de pauvres robes en loques, les pieds nus, les cheveux trempés, pendant lamentablement. Elles marchent comme des canards, en traînant leurs semelles de bois. Un groupe est complètement passé à la tondeuse, elles sont affreuses »3. On comprend que l’auteur, en 1946, se trouve toujours sous le choc des événements. Mais Paul Le Caër, cinquante ans après, ne réussit pas encore à tenir à distance ses souvenirs traumatisants : « Douche, désinfection, c’est terminé. Vous n’êtes plus un homme mais un numéro qui deviendra bientôt un sous-homme ou un morceau (Stück). Ce passage dans les baraques ou blocs de quarantaine a pour but la déshumanisation des hommes, chacun d’eux doit perdre sa personnalité, son identité, pour devenir un fauve numéroté parmi les bêtes, se battant pour manger plus que son voisin »4. Le Caër revit au présent les détails humiliants de l’accueil à Mauthausen, avant d’expliquer à tête reposée le but de l’opération : la déshumanisation des hommes.

« Fauve numéroté » ou « canard »…, le déporté ou la déportée est souvent comparé, après sa transformation en « Häftling » (détenu), à des animaux. On ne s’étonnerait pas de trouver des comparaisons animales dans les paroles rapportées des kapos. Le fait de les rencontrer dans la voix narrative des témoignages prouve cependant qu’elles correspondent à l’auto-perception de bien des déportés qui se souviennent d’avoir été « nus comme des vers »5, d’avoir lapé leur soupe, le premier jour, « comme des chiens »6, de s’être bousculés, le matin, « comme des bœufs à l’abreuvoir »7, de s’être défendus contre le froid comme un « troupeau », en s’agglutinant « les uns contre les autres, debout « en boule » »8 ou « « en grappe » »9. À partir du moment où, une fois sortis de quarantaine, les détenus commencent à travailler dans les différents Kommandos, ils se voient souvent comme « bêtes de somme »10, « bêtes humaines »11, « animaux de charge, de trait »12, « bétail humain »13 ou, dans une perspective panoramique sur les lieux de travail, comme des « termites »14 ou des « fourmis »15. François Wetterwald compare le cortège de 2 000 hommes descendant la route vers la carrière de Mauthausen à « une immense chenille ondulant au rythme du pas cadencé par les « capos » »16.

Quelle est la fonction d’un langage qui, semble-t-il, confirme après coup la réussite de l’opération de déshumanisation ? En premier lieu, il s’agit, de donner au lecteur, par les comparaisons animales, une idée approchante des conditions de vie et de travail dans un camp de concentration ou, pour être plus précis, dans un camp de la mort lente. C’est ainsi que Gilbert Debrise, en distinguant deux catégories de détenus dans un camp, celle des maîtres et celle des esclaves, compare les derniers, c’est-à-dire la grande masse des détenus, à des bêtes, afin de mettre en évidence leur situation encore plus misérable : « Les esclaves sont moins que des bêtes. Les bêtes ont une valeur marchande. Le paysan qui les élève s’y intéresse, les entoure de soins et d’égards. Ici les bêtes humaines, qu’on importe par trains entiers, représentent une marchandise gratuite. »17

Il me semble pourtant qu’à l’emploi des comparaisons animales, au su et à l’insu des auteurs, revient une seconde fonction. J’y vois la trace du doute que Primo Levi formule dans le titre de son premier récit de déportation : Se questo è un uomo (Si c’est un homme). Des êtres humains traités de bêtes risquent, tôt ou tard, de devenir des bêtes. En général, les bêtes sont les autres : « Ce ne sont plus des femmes mais des bêtes de somme, dont le temps de rendement ne dépasse guère six mois pour les plus solides »18. Paolo Liggeri, un prêtre italien, décrit ainsi l’arrivée à Mauthausen d’un transport venu des camps d’extermination de l’est : « La place grouillant de spectres résonne d’un bruit étrange, sourd et terrible, comme une sarabande fantasmatique de squelettes mobiles […]. Et pourtant, ce sont des hommes, des hommes… Non, en réalité c’étaient des hommes. Maintenant, ils ne le sont plus, ils sont morts ; même s’ils respirent encore, ils ne sont plus des hommes. Et ils ne sont même pas des bêtes, puisque alors ils seraient mieux traités. Qui pourrait dire ce qu’ils sont ? »19 Le regard jeté sur les autres, ceux qui ne sont plus des hommes et moins que des bêtes et qu’on appelle dans beaucoup de camp des musulmans, rassure l’observateur sur sa propre appartenance au genre humain. En même temps, les réflexions assez fréquentes sur le musulman indiquent l’angoisse de basculer un jour ou l’autre dans la catégorie des morts vivants : « Je suis si mal en point que, si cette situation dure, je serai bientôt considéré comme Muselman »20. Rares sont pourtant les auteurs qui avouent, comme Jean Degroote, leur propre déchéance : « Je n’en peux plus ; je n’en ai plus pour longtemps à vivre ; d’ailleurs j’en ai assez, je n’ai plus le moral, je ne veux pas mourir, je veux crever, on ne meurt pas à Linz, on crève, comme des bêtes que nous sommes tous devenus, c’était leur but, ils l’ont atteint, nous sommes des bêtes. »21

Si, d’une part, les survivants décrivent leur statut dans le camp comme celui de bêtes, ils insistent, d’autre part, sur leur refus d’accepter le mode d’existence qu’on leur octroie. Quelles sont les stratégies de défense des détenus ? Ceux qui se souviennent d’avoir ignoré ou refoulé l’humiliation subie, sont une minorité. Jean Laffitte, dans Ceux qui vivent, publié en 1947, raconte que son groupe a vécu le moment de la « métamorphose » avec des éclats de rire22. Cette réaction souligne en rétrospective la stabilité psychique des politiques qui, par leur rire, arrivent à bannir ce qui pourrait les traumatiser et, par là même, à déjouer la stratégie des nazis. La plupart des détenus semble réagir par un mouvement psychologique qui consiste à séparer le moi concentrationnaire du moi véritable, du moi authentique : « J’étais un Untermensch, pas même, un animal numéroté et marqué à la tondeuse, voué à la destruction par la mort lente. Celui qui avait porté mon nom, ma personnalité définie, précise, n’était plus là, dans ce camp. Il était conservé là-bas, bien loin, très loin, à l’ouest, dans le souvenir vivant des miens et de mes amis »23. Bruno Bettelheim analyse cette dissociation comme un mécanisme protecteur qui permettait au détenu de s’adapter au système concentrationnaire, sans engager son moi identitaire. L’attitude du détenu peut se résumer ainsi : « Ce que je fais ici, ou ce qui est en train de m’arriver, ne compte absolument pas ; ici, tout est permis à condition que (et dans la mesure où) ça m’aide à survivre »24. Bettelheim a été beaucoup critiqué pour l’hypothèse de l’adaptation totale du détenu au système de valeurs des camps. À mon avis, il a eu raison de mettre en évidence un raisonnement qui pouvait justifier les pires égoïsmes. « Combien d’hommes dont la vie avait été jusqu’alors un exemple d’honnêteté ont volé le pain de leur camarade. Cela faisait partie de la déchéance morale voulue par les nazis. C’était le dernier acte, en dehors de toute conscience, d’une vitalité qui ne voulait pas mourir »25. Le prix à payer pour la survie physique est, dans ces cas-là, l’abandon de la personne morale. La réaction contraire, à savoir le maintien de l’intégrité morale et le refus de tout compromis, aurait rendu la survie impossible. D’une façon ou d’une autre, il fallait donc s’adapter, tout en se ménageant un espace intérieur où puiser la force d’une résistance au système concentrationnaire. Pour la majorité non des survivants mais des déportés cet espace identitaire, fondateur de petits actes d’affirmation de soi, de solidarité avec les autres, voire de résistance, se rétrécissait au fil des jours comme une peau de chagrin.

Prenons un exemple : Marie-Jo Chombart de Lauwe a vécu le moment de la « métamorphose » comme une abolition de la hiérarchie sociale (« les conditions sociales, classe, profession, tout cela n’existe plus ») et comme une réduction de sa propre personne à l’essentiel, à « l’être »26. Son intention de rester « digne sous les coups, sous l’attente, sous l’épuisement »27 sera bientôt mise à l’épreuve. Au bout de quelques semaines, elle se rend compte que les conditions d’existence et de travail l’ont transformée en « bête traquée »28 : « Heureusement que les nôtres ne nous voient pas, avec ces visages morts, ces yeux vides qui ont vu trop d’horreur, ces traits durcis et cette misère indescriptible. Jamais un être libre ne comprendra cette souffrance qu’on est pour soi-même : se sentir s’abrutir, s’abêtir, se machiniser, se vider peu à peu de sa vie. On ne le sent pas généralement, mais par moment, on a des reprises de conscience très dures »29. Ce passage présente l’analyse lucide d’un processus de déchéance qui transforme le « soi » en l’« autre », l’être humain en bête ou en chose, mais en même temps il met en relief l’ultime ressort de l’affirmation de soi, à savoir la honte qu’éprouve l’individu par rapport à son double concentrationnaire. Il est significatif que Chombart de Lauwe, après l’aveu de la propre déchéance, évoque une activité qui pourrait paraître sans importance : « Nous fabriquons de petits objets : croix, croix de Lorraine, étoiles, et nos numéros surmontés du triangle rouge. Ces petits objets sont les cadeaux pour les jours de fêtes, des témoignages d’affection : nous ne sommes pas encore des bêtes »30. Cette activité minimale illustre parfaitement la possibilité d’une reconquête de l’humain dans un camp de concentration : fabriquer en groupe des objets pour se les donner en cadeaux les jours de fêtes signifie vaincre la réduction aux besoins corporels, briser l’égoïsme de la lutte solitaire pour la survie, surmonter l’indifférence et s’intéresser aux autres, bref : sortir de l’abrutissement. Avant de passer à ma conclusion, je vous invite à jeter un regard sur l’évocation de la libération et du retour dans quelques récits de déportation. Au moment de la libération, il y eut dans beaucoup de camps une chasse aux Kapos : « À 17 heures, les premiers règlements de compte commencèrent. Le chef du block 1, puis Karl, puis Le Tzigane, puis d’autres, furent exécutés sans ménagements : à coups de pierre, frappés, noyés, poignardés. Au total, une cinquantaine de kapos succombèrent le 5 mai au soir. Du sang encore du sang, des cris encore des cris. Mais ce retour de violence était inévitable. Trop d’horreurs avaient été commises pendant trop longtemps pour qu’elles puissent être assimilées sans réactions »31. La plupart des auteurs français qui se souviennent de la libération du camp d’Ebensee, détaillent et justifient cette tuerie sauvage : « Si j’ai rapporté ces scènes, que les émotifs qualifieront d’atroces, ce n’est pas par gloriole, par sadisme rétrospectif. Nous avons exécuté nos ex-camarades en pleine connaissance de cause, sans erreur »32. Il n’y a que l’abbé Varnoux qui écrit avoir gardé « un souvenir horrible » des « règlements de comptes »33. François Wetterwald, dans Les morts inutiles, réfléchit longuement sur cette explosion de violence : « On a ouvert les ergastules. Des bêtes, des bêtes féroces. Les dompteurs sont partis. Les Américains nous ont dit solennellement : « Maintenant, vous êtes des hommes libres« . Libres, oui, mais des hommes ? »34. Peut-on reprocher aux victimes le « lynchage » de leurs oppresseurs ? On pourrait, je cite encore Wetterwald, « tout juste leur en vouloir, s’il s’agissait d’hommes normaux. Le plus grand crime des S.S. a été justement de tuer dans ces hommes tout ce qu’il y avait de spécifiquement humain »35. La mise à distance de la masse (« ces hommes »), laisse entendre que l’auteur s’en excepte. Mais Wetterwald, se souvenant de sa propre indifférence envers les morts dans la fosse commune, se corrige aussitôt : « Voyez, moi non plus, je ne suis plus tout à fait un homme civilisé »36.

En effet, les survivants qui rentrent en France ne sont pas, contrairement à ce que dit Debrise, médecin-prisonnier avec François Wetterwald au Revier d’Ebensee, des « « miraculés » qui « émergent intacts, semblables à ces canards dont l’eau de la mare n’a pas mouillé le plumage »37. Cette déclaration sent le parti pris idéologique d’une époque qui ne voulait accepter que l’esprit pur et dur de la Résistance. En général, les survivants, même ceux qui justifient le lynchage des kapos, se rendent compte de leur perte d’humanité : « Nous étions des condamnés à mort, non en sursis d’exécution, mais tués un peu plus chaque jour par une organisation scientifique de la mort lente. On nous a enlevé beaucoup de nous-mêmes, que nous ne retrouverons jamais. Notre sensibilité, peut-être, ainsi que notre émotivité, mais très amoindries, notre sensiblerie jamais, pas plus que l’intégralité de nos forces physiques. Hommes comme femmes, nous sommes définitivement et profondément marqués »38.

Homme ou bête ? – La lecture de plusieurs dizaines de récits de déportation m’a appris de préférer, au noir et blanc, les nuances infinies de la « zone grise » dont parle Primo Levi dans Les naufragés et les rescapés. « Les camps » – ce sont les paroles de Hannah Arendt – « étaient au service non seulement de l’extermination et de l’humiliation de l’individu, mais aussi de l’expérience terrible de supprimer, selon des principes scientifiquement exacts, la spontanéité humaine et de transformer l’homme en une chose qui dans les mêmes conditions répond toujours de la même façon »39. Dans un système où tout concourt à rabaisser l’homme à l’état de bête, l’être humain s’affirme par le refus d’une survie purement physique, en s’efforçant de recouvrer, au moins par moments, des comportements qui transcendent l’utilitarisme de la lutte solitaire : raconter ses rêves, fabriquer des objets, partager une soupe ou aider un camarade malade. Ces comportements ne suffisent peut-être pas pour vivre et mourir en saint (« nous ne sommes pas des anges entre nous, même entre Français », écrit Degroote40), mais pour bien faire son « boulot d’homme ». Le boulot d’homme est donc la lutte quotidienne pour une humanité toujours menacée par l’abrutissement. André Malavoy, moins sceptique que Primo Levi, se dit, à la fin de son témoignage, « « plus que jamais conscient de la grandeur de l’homme, de sa filiation divine, [mais] conscient aussi plus que jamais de sa dégradation possible. Nous avons vécu, bêtes parmi des bêtes féroces, les meilleurs d’entre nous ne pouvant éviter toujours les morsures de la Bestialité »41. La découverte de la « vulnérabilité » de l’être humain est (si vous me permettez de résumer ainsi le résultat de mes lectures) une des leçons morales à tirer de l’expérience des camps. J’emploie à dessein le terme de « vulnérabilité » qui est une notion clé de la philosophie d’Emmanuel Lévinas : « Le moi, de pied en cap, jusqu’à la moelle des os, est vulnérabilité. », écrit-il dans Humanisme de l’autre homme42. La lecture des récits de déportation nous apporte l’image d’un humanisme jamais acquis, toujours à conquérir. L’immense valeur des témoignages est de nous montrer des individus qui résistèrent à la déshumanisation mise en œuvre par les nazis, en vainquant l’égoïsme animal toujours aux aguets pour s’ouvrir, par des gestes humains, mais d’un humanisme quotidien, à l’Autre.

Peter Kuon, Directeur de l’Institut d’Études romanes, Université de Salzbourg (Autriche)

(1) Pierre Daix, La dernière forteresse, Paris, Éditeurs Français Réunis – Amicale de Mauthausen, 1950, p. 393.
(2) Roger Gouffault, Quand l’homme sera-t-il humain, Brive, Écritures, 2003, p. 10.
(3) Suzanne Wilborts, Pour la France, Limoges-Paris-Nancy, Charles-Lavauzelle, 1946, p. 45.
(4) Émile et Paul Le Caer, KL Mauthausen. Les cicatrices de la mémoire, Bayeux, Heimdal, 1996, p. 31.
(5) Louis Buton, Un vendéen résistant et déporté, La Crèche, Geste éditions, 2003, p. 127 ; Louis Balsan, Le ver luisant, Issoudun, Gaignault Éditeur, 1973, p. 44 ; Andrée François, Passeurs et déportés (N.N.), Pont-à-Mousson, P. François – Amicale de Mauthausen, 1990, p. 23.
(6) Pierre Saint Macary, Mauthausen, percer l’oubli. Mauthausen, Melk, Ebensee, Paris, L’Harmattan, 2004, p. 15.
(7) Gilbert Debrise, Cimetières sans tombeaux, Paris, La Bibliothèque Française, 1946, p. 53.
(8) Pierre Saint Macary, op.cit., p. 17.
(9) Paul Brusson, De mémoire vive, Liège, Éditions du Céfal, 2003, p. 88.
(10) Suzanne Wilborts, op.cit., p. 96.
(11) Gilbert Debrise, op.cit., p. 113.
(12) Georges Loustaunau-Lacau, Chiens maudits. Souvenirs d’un rescapé des bagnes hitlériens, Paris, Éditions du réseau Alliance, 1960, p. 31.
(13) Ibid., p. 51.
(14) Roger Heim, La sombre route, Paris, Corti, 1947, p. 43.
(15) René Gille, Au-delà de l’inhumain, s.l., s.a. [1948], p. 52.
(16) François Wetterwald, Les morts inutiles, Paris, Minuit, 1946, p. 51.
(17) Gilbert Debrise, op.cit., p. 113.
(18) Suzanne Wilborts, op.cit., p. 96.
(19) Paolo Liggeri, Triangolo rosso. Dalle carceri di San Vittore ai campi di concentramento e di eliminazione di Fossoli, Bolzano, Mauthausen, Gusen, Dachau. Marzo 1944 – Maggio 1945, Milano, La Casa, 1946, p. 387 (ma traduction).
(20) Paul Brusson, op.cit., pp. 72 et 74.
(21) Jean Degroote, Prisons de la Gestapo et camps de concentration, Steenvoorde, Foyer culturel de l’Houtland, 1995, pp. 54-55.
(22) Jean Laffitte, Ceux qui vivent, Paris, Éditions Hier et Aujourd’hui, 1947.
(23) Roger Heim, op.cit., p. 19.
(24) Bruno Bettelheim, « Comportement individuel et comportement de masse dans les situations extrêmes » (1943), in B.B., Survivre, Paris, Robert Laffont, 1979, pp. 66-105, ivi p. 83.
(25) Paul Tillard, Mauthausen, Paris, Éditions Sociales, 1945, p. 62.
(26) Marie-Jo Chombart de Lauwe, Toute une vie de résistance, Paris, Graphein-FNDIRP, 1998 (écrit 1945) p. 60 [Marie-Jo Chombart de Lauwe est la fille de Suzanne Wilborts].
(27) Ibid., p. 62.
(28) Ibid., p. 86.
(29) Ibid.
(30) Ibid., p. 96.
(31) Roger Gouffault, op.cit., p. 122.
(32) René Gille, op.cit., p. 79. (33) Jean Varnoux, Clartés dans la nuit. La résistance de l’esprit. Journal d’un prêtre déporté, Naves, Éditions de La Veytizou, 1995, p. 246.
(34) François Wetterwald, op.cit., p. 179.
(35) Ibid., pp. 175-176.
(36) Ibid., p. 176.
(37) Gilbert Debrise, op.cit., p. 187.
(38) René Gille, op.cit., p. 83.
(39) Hannah Arendt, « Die Konzentrationslager », in H.A., Elemente und Ursprünge totaler Herrschaft. Antisemitismus, Imperialismus, totale Herrschaft, Frankfurt/M., Fischer 102005 (1951), pp. 907-943, ivi p. 908 (ma traduction).
(40) Jean Degroote, op.cit., pp. 56-57.
(41) André Malavoy, La mort attendra. Souvenirs de guerre, Paris-Montréal, Les Éditions de l’Homme, 1961, p. 108.
(42) Emmanuel Lévinas, Humanisme de l’autre homme, Paris, Fata Morgana, 1972, p. 105.

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TRAVAIL CONCENTRATIONNAIRE ET ESCLAVAGE MODERNE

La tenue de votre congrès à Nantes est une occasion unique de pouvoir parler du rapport entre l’esclavage, le travail humain esclave, et le travail concentrationnaire. La ville de Nantes a malheureusement une expérience dans ces deux domaines : d’abord l’esclavage, pratiqué par les propriétaires et négociants tout au long du XVIIIe siècle jusqu’à l’abolition de 1848. La municipalité d’aujourd’hui fait de gros efforts, tant sur la question du travail de mémoire que sur la question du devoir d’histoire ; et aussi la déportation et la résistance, puisque Nantes est Compagnon de la Libération.

Mais nous savons bien, cher M. Chauvel, que tous les débats qui traversent la ville de Nantes, tant sur l’esclavage que sur la résistance, sont d’une extrême acuité et suscitent les passions. Je remercie l’Amicale de Mauthausen de me donner la possibilité d’en parler. Je n’ai pas besoin de revenir sur les communications d’hier sur le travail esclavagiste dans les camps nazis, peut-être avez-vous parlé aussi des camps soviétiques… Mon propos n’est pas de faire des différences entre les uns et les autres mais de constater en tout cas qu’il y a eu des esclaves, des gens obligés de travailler sans rémunération, parfois avec la volonté de les épuiser jusqu’au bout, parfois en ménageant quelque peu la force de travail…

Aujourd’hui la grande question c’est de savoir où on en est de la question, en ce début de XXIe siècle. Je voudrais juste en introduction faire allusion à l’ouvrage d’un ami nantais, un homme déporté à Dora, Pierre Bridonneau. Avec Robert Tartarin, professeur d’économie (aujourd’hui décédé), nous avons tous les trois soulevé la question posée par la thèse Rocques, soutenue il y a quelques années à Nantes à la faculté des Lettres. Dans la thèse, divers textes étaient comparés, du témoignage du seul SS qui a assisté aux opérations d’élimination dans les chambres à gaz. Il avait été chargé de convoyer le zyklon B utilisé pour les éliminations dans les chambres à gaz des camps d’extermination polonais. Cet homme a été horrifié, il est revenu et a été capturé dans le Bade Wurtemberg en 1945.

Interrogé, il a donné cinq témoignages aux services alliés, américains puis français, évidemment avec des différences. Il s’agissait pour Rocques de faire la comparaison, devant un jury de littéraires et non d’historiens, entre ces cinq témoignages. Il considérait que s’il y avait des différences, c’est que ce témoignage était nul et non avenu… Or c’est le seul témoignage complet que nous ayons. À partir du moment où vous dites : « ce témoignage ne vaut rien », le négationnisme peut s’engouffrer…

Je voudrais donc rendre un hommage à mon ami Pierre, qui a publié un livre au printemps dernier, intitulé Une jeunesse française. C’est un merveilleux témoignage sur son expérience concentrationnaire, fait avec un certain détachement qui n’a été possible que dans une période récente. Je vous livre un extrait du livre de Pierre Bridonneau : « Ce qui au début rend la vie très pénible à Arzungen, c’est l’inorganisation du camp. La journée de travail à l’extérieur, longue et éprouvante, se prolonge à l’intérieur du camp par des corvées, des changements d’affectation dans les blocks, des transferts de paillasse ou de matériel divers, avec l’accompagnement habituel des hurlements et des coups. Buchenwald en comparaison nous laissait le souvenir d’un camp bien organisé ».

Cette question de l’organisation est importante, nous en parlions tout à l’heure : « Pendant près de trois mois, je travaille au dehors, piochant ou pelletant selon l’outil distribué, les corvées nous amènent parfois le long de la voie ferrée de Nordhausen, les enfants dans les trains qui passent nous font des pieds de nez, à travers les vitres. On leur a tellement répété que nous sommes des bandits, des terroristes ! C’est à cette occasion que je reçois sur la nuque le coup de bâton le plus magistral de mon existence. Nous portons alors des traverses de chemin de fer et des rails. Au signal donné, les membres désignés par les Kapos se baissent et soulèvent ensemble la lourde ferraille pour la déplacer, un moment de distraction et quand l’équipe se redresse je suis seul dans un sens, tournant le dos à mes coéquipiers, cela pourrait faire un excellent sketch, mais le kapo n’a pas le sens de l’humour. Au travail, outre le kapo, règnent deux terreurs : un jeune SS en uniforme des troupes de montagne dont l’apparition sur le chantier sème la panique dans nos rangs et inquiète même nos sentinelles et un Vorarbeiter polonais, un gamin qui nous frappe comme une brute… Le SS n’apparaît qu’épisodiquement, alors que le Polonais est constamment présent et parcourt le chantier comme un chien de chasse sur la piste du gibier, il cogne pour conserver sa fonction et le litre de soupe supplémentaire qu’elle lui procure ».

Pierre Bridonneau était résistant, il a été arrêté en gare de Saumur. A son retour, après une marche de la mort vers Hambourg, Pierre rentre en France et passe trois ans à l’hôpital de Berk.

Venons en à notre sujet, l’esclavage moderne. A partir d’une enquête de l’OIT (Organisation Internationale du Travail, organisation spécialisée de l’ONU), on peut estimer qu’il y a 12 millions d’humains qui aujourd’hui travaillent dans des conditions qui se rapprochent de l’esclavage. Car là aussi, il faut sans doute différencier ce qui serait le travail forcé, le travail imposé, et le travail esclave proprement dit. Le travail forcé, on le trouve en Birmanie, en Amérique du Sud, en Afrique. Il a été très utilisé, sans doute un peu moins maintenant, parce qu’il y a eu une révolte globale des Indiens d’Amérique, mais beaucoup de peuples indiens ont été obligés à des travaux forcés jusqu’à une période récente. De la même façon, certaines castes en Inde sont quasiment dans une situation d’esclavage. C’est vrai aussi au Népal, au Pakistan. C’est vrai aussi dans certaines tribus africaines, au Lesotho, en Mauritanie, au Soudan, où l’on a des situations de travail forcé, souvent liées à des situations tribales, voire féodales, qui se rapprocheraient des anciennes corvées féodales au Moyen Âge en France, en plus dur. Et puis à côté, il y a le travail imposé qui résulte des endettements des familles indiennes en particulier à la suite des mariages : on dépense beaucoup et ensuite on est astreint à un travail imposé pour rembourser… C’est le cas aussi de beaucoup de travailleurs du nord-est brésilien ; c’est le cas en Europe des travailleurs Polonais dans les entreprises agricoles de Calabre, dominés par la mafia calabraise, on ne sait pas ce que certains sont devenus, 120 manquent à l’appel, probablement liquidés par la mafia.

On peut aussi parler de travail imposé chez certains travailleurs immigrés : on pense aux Chinois, aux Asiatiques en général, dans les ateliers clandestins parisiens. Ils sont obligés de rembourser ce qui a été dépensé pour leur passage. On peut songer aussi à l’exploitation sexuelle qui est très importante. On estime à 250 000 en Europe les femmes qui sont obligées de se prostituer. C’est un travail forcé.

À côté de ce travail forcé et de ce travail imposé, il faut bien parler du travail concentrationnaire. Qu’en est-il en effet ? Il y a trois zones sur lesquelles on peut dire qu’il y a du travail concentrationnaire : la première se situe en Birmanie (le Myanmar aujourd’hui). Il y a des camps de réquisition, beaucoup de femmes, d’enfants, de handicapés, qui sont utilisés pour des travaux divers (déforestation, transport de produits, etc.), qui subissent des sévices épouvantables, par l’armée mais pas seulement, par les fonctionnaires birmans qui pratiquent des sévices, des viols, et parquent les gens le soir. C’est un rapport de l’OIT officiel (une enquête dirigée par M. Douglas, Président de la Cour suprême de la Barbade, assisté du Président de la Cour suprême de l’Inde, et d’une avocate australienne) qui met en lumière qu’en Birmanie il n’y a pas de soins pour les blessés du travail ou que les sévices sont fréquents. Certaines minorités ethniques sont particulièrement touchées, on a là un système intermédiaire entre le travail imposé et le travail concentrationnaire. Par contre, lorsque l’on passe en Chine, on est vraiment dans le travail concentrationnaire et le travail esclavagiste. C’est le système lao gaï (équivalent du Goulag en URSS) : un réseau de camps de concentration et de travail forcé. Le manuel de réforme des procédures criminelles approuvé par le gouvernement chinois dit ceci : « la tâche essentielle de nos installations du laogaï est de punir et réformer les criminels. Pour définir concrètement leurs fonctions, elles remplissent leurs tâches dans les trois domaines suivants : punir les criminels et les garder sous surveillance, les réhabiliter et faire participer les criminels à la production, créant ainsi de la richesse pour la société. Nos installations sont à la fois des services de l’État et des entreprises spécialisées ».

Depuis Deng Xiao Ping, on peut penser que les trois quarts des camps de concentration chinois sont devenus des entreprises autonomes, avec des directeurs. Cependant on estime à 1 100 le nombre des camps de concentration et à 3 000 les centres de détention. Nous utilisons en Occident les produits qu’ils fabriquent (produits chimiques, produits agricoles, jouets, coton, bottes, crayons, etc.), en provenance de ces camps ! Le système commence à être bien connu, puisque l’on dispose de témoignages et aussi des images satellite ! On sait parfaitement les localiser. Il y a des degrés entre ces camps, mais les 1 100 répertoriés sont des camps de concentration politiques. L’estimation du nombre de prisonniers est difficile : 2 millions selon le Gouvernement, et 8 millions selon les organisations dissidentes. La différence semble plus aiguë en Chine entre « politiques » et « droit commun » que dans les camps nazis. Il faut faire une mention particulière à une situation terrible, celle des gens qui appartiennent à la secte Falun Gong. Ils sont véritablement dans les camps politiques et on a découvert assez récemment le camp de Sujiatun près de la ville de Shen Yang, qui détiendrait des milliers de pratiquants de la « secte ». Un vrai « camp de la mort ». Les prisonniers sont utilisés pour le prélèvement d’organes humains pratiqués à haute dose dans les hôpitaux chinois. On a fait des calculs, entre les condamnés à mort qui procurent des organes et le nombre des greffes pratiquées dans les hôpitaux… et cela ne colle pas. Très probablement, ce sont les détenus pour appartenance à Falun Gong que l’on utilise.

Le goulag chinois existe, mais le système sans doute le plus dur est à l’heure actuelle le goulag coréen du nord. Nous connaissons les 8 camps principaux localisés par les photos satellite. Les témoignages sont très rares, car on ne peut s’échapper de ces camps. Et le gouvernement sud-coréen ne veut pas insister sur cette question pour ne pas gêner sa politique de rapprochement. C’est très compliqué. Mais le système concentrationnaire nord-coréen se divise en trois séries de camps. En premier lieu, les 8 grands camps connus, destinés aux détenus politiques, camps de prophylaxie sociale « pour détruire les germes contre-révolutionnaires » : le principal, le camp de Yodok, concentre les prisonniers politiques mais aussi leur famille. Car la doctrine de la Corée du Nord, c’est l’extension de la responsabilité à la famille entière, et la responsabilité collective d’un groupe social. Ensuite, 30 camps, gérés par la police ordinaire avec les droits communs, ressemblent à des pénitenciers. Enfin des camps régionaux, provisoires, pour les fuyards vers la Chine, ou pour les vagabonds, qui sont des camps de travail (briqueterie, transport, …). Les conditions de travail sont terribles dans la première catégorie. À Yodok, il y a 50 000 personnes, dans une vallée encaissée de 50 km sur 30 km. C’est une mine d’or qui emploie les prisonniers, sans possibilité d’évasion. Avec une section que les détenus appellent « les corbeaux noirs » qui vient les chercher pour des expériences de résistance aux gaz de combat et aux techniques de torture. On connaît donc actuellement la barbarie en Corée, avec aussi les séances de pendaison publique, les problèmes de dénutrition. Parmi les détenus, il y a les vieux propriétaires fonciers, les collaborateurs du régime japonais, les croyants, les pro-coréens du sud et tous les opposants.

La particularité, et peut être la différence avec les camps nazis, repose sur le fait que ce sont des camps de travail, mais aussi de rééducation. Il y a des écoles de rééducation à l’intérieur des camps, des séances deux fois par semaine, avec une astreinte à la rééducation permanente et publique. Tant en Chine qu’en Corée du nord, l’homme est exploité au maximum comme esclave (sans aucune rémunération, bien sûr) pour des produits qui servent sur le marché international et national. C’est un problème d’une gravité extrême, chacun voulant conquérir les marchés et ne regardant pas trop aux exigences que l’on devrait poser en ce qui concerne les produits qui proviennent de ces camps.

L’OIT a adopté deux conventions sur ce sujet : la convention n°29 qui vise à supprimer le travail forcé sous toutes ses formes, et la convention n°105 qui vise à lutter contre l’utilisation du travail forcé à des fins politiques : mesures d’éducation politique, les punitions pour faits de grève, les mesures de discrimination raciale ou religieuse, sociale, nationale.
Une remarque terminale : le travail pénitentiaire est autorisé par la convention 29 s’il découle d’une décision judiciaire et s’il est exécuté sous le contrôle des autorités. Les détenus ne peuvent pas être utilisés contre leur gré par des entreprises privées ou des particuliers. Les Chinois et les Coréens contournent ces dispositions : 165 pays sur les 178 membres de l’OIT ont ratifié la convention 29 ; 163 pays ont ratifié la convention 105. Avec la recommandation d’abolir tout travail forcé sur la surface de la terre – mais il y a beaucoup à faire pour y parvenir !

En France, le travail forcé n’existe pas dans le code pénal. Mais l’article 212-1 sanctionne par la réclusion criminelle à perpétuité le crime contre l’humanité comprenant la mise en esclavage ; l’article 225-4 sanctionne par 10 ans d’emprisonnement la traite des êtres humains, avec 1,5 million d’euros d’amende ; l’article 225-13 sanctionne par 5 ans de prison les conditions de travail contraires à la dignité humaine, avec 150 000 d’euros d’amende.

Voilà la situation mondiale. L’Amicale de Mauthausen pose ainsi les problèmes d’aujourd’hui en fonction de l’expérience que ses membres ont malheureusement vécue. À Nantes, le sujet était bienvenu, parce que nous nous efforçons d’être un foyer pour l’abolition de l’esclavage.

Les sources sont disponibles sur internet (Google) : les enquêtes de l’OIT, les témoignages de la Laogaï Research Foundation, les témoignages des survivants nord-coréens.

Yannick Guin, Maire-adjoint à la culture, professeur émérite à l’Université de Nantes

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ACTIVITÉS DES RELAIS DE LA MÉMOIRE EN LOIRE-ATLANTIQUE

Je vais parler surtout au nom des Relais de la mémoire.
Professeur dans l’enseignement secondaire en Loire-Atlantique depuis près de 35 ans, en poste à Nort-sur-Erdre, tout près du maquis de Saffré, un maquis au destin tragique, puis à Nantes, la ville de ma jeunesse, mais surtout la ville des otages, enfin et pour quelques années encore dans la ville de Chateaubriant, l’autre ville des 50 otages d’octobre 1941. Chateaubriant, Nantes, mais aussi Saint-Nazaire et tant d’autres communes du département ont toutes été marquées par des moments de résistance mais aussi par la terrible répression nazie.

C’est pour moi un bien grand honneur mais aussi une grande responsabilité que de représenter devant vous mes collègues qui œuvrent au sein de l’association départementale Les Relais de la mémoire. Si tous les professeurs d’Histoire-Géographie ne nous ont pas rejoints, par expérience, je le sais, ils enseignent tous le mieux possible à leurs élèves l’histoire de la Deuxième Guerre mondiale et beaucoup incitent leurs élèves (de collège ou de lycée) à participer au Concours national de la Résistance et de la Déportation.

C’est pour soutenir cette démarche que nous avons créé dans notre département l’association Les Relais de la mémoire, qui regroupe des représentants des associations de la résistance et de la déportation et des enseignants du secondaire. Nous donnons toute son importance au Concours, depuis le soutien aux élèves qui s’engagent à y participer jusqu’au jour où sont remis les prix au printemps, moment bien agréable, puisque M. le Préfet nous reçoit, avec les lauréats et leurs familles, dans les salons cossus de la préfecture. Mais avant, il a fallu travailler.

Notre association articule son action autour de plusieurs axes. Des expositions sont à la disposition des établissements scolaires et des collectivités territoriales. Des conférences sont organisées dans les établissements ou au CRDP. Des livres, cassettes vidéo, DVD, sont à la disposition des professeurs et des élèves dans les CDI. Enfin – et c’est la principale raison de ma présence parmi vous – nous avons commencé à enregistrer un film, la mémoire des résistants et des déportés du département. Ce premier film de 40 minutes, intitulé Des Résistants en Loire-Atlantique est depuis un an dans tous les établissements du département. Réalisé sous l’égide des Relais de la Mémoire, ce film a pu être mené à son terme grâce aux Anciens Combattants, au Conseil général, aux Inspecteurs Pédagogiques Régionaux, et grâce évidemment au soutien financier, chaque année renouvelé, de la ville de Nantes et de nombreuses autres communes du département. Grâce à ces soutiens, notre association remet de nombreux prix chaque année et finance, pour les lauréats du concours, des déplacements sur les lieux de mémoire, tant en France qu’à l’étranger : nombre de nos élèves ont pu se rendre à Mauthausen, accompagnés par des professeurs et des Résistants Déportés ; ou, récemment, au Struthof. Enfin, depuis des décennies, une journée est offerte à tous nos lauréats au musée et au maquis de Saint-Marcel, dans le Morbihan, petite commune près de Malestroit, haut lieu de la résistance bretonne.

Dans ce premier documentaire, Jean-François Lainé (professeur à Machecoul) et moi, nous avons voulu, à travers quelques témoignages précis inscrits dans le contexte de l’époque et soutenus par des images d’archives, montrer à nos élèves que les résistantes et résistants étaient des hommes et femmes comme beaucoup d’autres, jeunes ou moins jeunes, habitants des villes ou des villages, souvent des gens discrets, étudiants, travailleurs, mais des hommes et des femmes qui surent réagir devant la tragédie que fut l’occupation de leur pays par l’armée hitlérienne, des envahisseurs terrifiants et hélas soutenus par des milliers de collabos. Jour après jour, mois après mois, la Loire-Atlantique a donc été le théâtre d’une résistance courageuse, opiniâtre, terriblement dangereuse puisque des centaines de nos résistants ont payé de leur vie leur engagement contre les nazis, qu’ils aient été fusillés ou qu’ils soient morts en déportation. Parmi toutes ces victimes de la répression nazie, les 50 otages ont valu dès le 11 novembre 1941 la citation de la Ville de Nantes à l’Ordre de la Libération.

Nous travaillons actuellement à un second documentaire, qui sera consacré exclusivement à la mémoire des déportés de la grande région nantaise.

Je terminerai en citant deux exemples qui marquent toujours profondément mes jeunes élèves lorsque je leur parle des déportés de notre petite région, afin de leur rappeler que l’histoire, la grande histoire, les concerne aussi de très près, et que quelques pages de cette histoire ont été écrites ici, tout près de chez eux, dans leur commune, parfois même dans leur rue.

Printemps 1945, gare d’Orléans à Nantes, à son retour de déportation d’un kommando de Mauthausen, le Loibl Pass, un syndicaliste nantais descend du train. Sur les quais et dans le hall de la gare, une foule dense est là chaque jour, qui attend le retour des prisonniers, des STO, des déportés. Epuisé, le regard perdu, notre ami traverse cette foule, il ne reconnaît personne, personne ne le reconnaît non plus. Péniblement, il se rend à son ancienne adresse, proche de la gare. Là, heureusement, un commerçant le reconnaît, et il le ramène à la gare où, il le sait, son épouse et ses beaux-frères l’attendent. Il s’approche enfin de son épouse, mais il est dans un tel état d’abattement physique que celle-ci ne le reconnaît toujours pas. Il faut qu’il lui parle pour qu’enfin, au son de sa voix, elle comprenne qu’il s’agit bien de son mari.

L’histoire tragique du jeune Alexandre Caillon émeut aussi mes élèves, ce jeune Nantais, ancien élève du lycée Clémenceau, et probablement mort à San Postel, dans les jours qui ont suivi la libération. Le 1er mai 1945, Alexandre peut écrire un petit mot à ses parents, dans lequel il leur annonce qu’il est souffrant mais qu’il a été libéré par les Anglais. A partir de là, une longue et terrible attente va commencer pour la famille. Cinq années plus tard, sa mère, qui ne se résout toujours pas à l’idée que son fils n’est plus, se rend dans le nord de l’Allemagne. Alors, sur les routes cahotantes d’un pays en reconstruction, elle va en taxi d’une ville à l’autre, d’une mairie à l’autre. En vain.

A travers ces exemples, à travers tous ceux que vous, les survivants, donnez sans relâche aux élèves, nous pouvons puiser, nous, enseignants, de quoi motiver nos élèves à connaître et à apprendre. C’est le but que nous nous fixons au sein des Relais de la mémoire. Au nom des collègues de notre département, je tiens à vous assurer de notre fidélité, à vous féliciter et à vous remercier.

Étienne Gasche, professeur d’histoire

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LA PLACE DE LA DÉPORTATION DANS L’ENSEIGNEMENT

Mesdames, Messieurs,

Vous avez souhaité évoquer la place de la déportation dans l’enseignement. Votre demande trouve naturellement sa place dans la recrudescence actuelle des débats médiatiques concernant les enjeux de mémoire. A cette fin, l’école est régulièrement sollicitée. Soit pour que les enseignants témoignent des tensions existantes dans leurs classes, soit dans la perspective d’une interrogation sur les programmes, sur les directives ministérielles ou parlementaires (les lois dites « de mémoire ») ou sur les pratiques d’enseignement. De manière récurrente, reviennent dans la presse et les médias ces lancinantes questions : « qu’apprend-on à l’école ? » ; « que se passe-t-il en cours d’histoire ? »

Ces interrogations qui entrecroisent histoire et mémoire sont légitimes. Tout comme vous pouvez vous demander si la loi du 14 avril 1954 instituant « la commémoration des héros, victimes de la déportation dans les camps de concentration au cours de la guerre 1939-1945 » reste aux portes de l’école.

Sur ce point vous pouvez être rassurés : la déportation est enseignée dans les classes.

Les quelques minutes qui suivent pourraient donc s’articuler autour de trois interrogations :

Que disent les programmes ?
Quelles sont les pratiques pédagogiques des professeurs ?
Quels sont les enjeux ?

La déportation est une question inscrite au cœur des programmes :
– En collège, la question de la déportation est abordée en troisième. Le programme précise que « l’étude de l’Europe sous la domination nazie conduit à décrire les formes de l’occupation, la politique d’extermination et à définir collaborations et résistances ». Le texte des programmes cite même explicitement les « témoignages sur la déportation et le génocide » dans la liste des documents qui doivent être utilisés dans les classes.
– En lycée, la déportation est étudiée en classe de première et de terminale. En classe de première, la question est abordée de manière classique, si l’on peut dire, car le programme précise qu’« à côté des grandes phases de la guerre, la politique nazie d’extermination doit être vue, en centrant l’étude sur l’univers concentrationnaire et l’extermination systématiques des juifs et des Tziganes ».

L’approche en classe terminale est plus novatrice puisque les programmes intègrent les enjeux mémoriels à l’enseignement de l’histoire de la seconde guerre mondiale. Les élèves étudient « l’émergence de différentes mémoires de la période de guerre au sein de la société française », et une séquence est consacrée au bilan et mémoires de la Seconde Guerre mondiale. Les objectifs sont clairement affichés puisqu’il est écrit dans les documents d’accompagnement : « Ces mémoires sont multiples, chacune ne montrant qu’une vision partielle. S’il est impossible d’en tenter une typologie exhaustive, il est important que les élèves comprennent, d’une part, que les souvenirs et la réinterprétation de ceux-ci par les mémoires individuelles ou collectives diffèrent selon les personnes et les groupes et leur relation avec l’évènement ; d’autre part, que des mémoires de groupe se construisent, évoluent et, éventuellement entrent en concurrence ; enfin qu’il est possible de faire l’histoire de ces phénomènes ».

Ainsi, dans l’après-guerre, la singularité du Génocide est d’abord incluse dans la déportation, voire dans la somme des souffrances de l’Occupation. Aujourd’hui en revanche, les chercheurs distinguent la déportation de répression de la déportation de persécution (les juifs essentiellement) mieux étudiée et médiatisée. Or si on prend l’exemple de la France aux 76 000 déportés parce que Juifs identifiés par Serge Klarsfeld s’ajoutent les 89 000 déportés dits politiques (revenus beaucoup plus nombreux, il est vrai).

  • La déportation dans les pratiques des enseignants

Si la déportation est inscrite dans les programmes de manière incontestable, est-elle pour autant abordée dans les classes ? La question est d’importance, car chacun sait que le programme n’est pas toujours l’enseignement et que les écarts peuvent être grands. Sur ce point la réponse est positive : la question mobilise fortement les enseignants.

– Tout d’abord, deux exemples locaux si vous le permettez. L’an dernier, un groupe d’élèves du lycée Yourcenar du Mans, associés à un groupe de lycéens autrichiens a fait un travail commun sur « les enfants et adolescents persécutés sous l’occupation allemande ». Ce double regard, ce regard croisé sur l’histoire et les mémoires a été enrichissant pour ces adolescents. Cette confrontation de situations historiques différentes permet de contribuer à la formation civique des élèves. Le second exemple est celui du lycée Saint-Félix de Nantes, qui en mai dernier, pour clore une série de visites dans les camps du Struthof, de Buchenwald, de Mauthausen et d’Auschwitz, entre 2004 et mars 2006, a organisé une exposition intitulée De la Résistance à la Déportation en y associant la venue de témoins. Là aussi l’objectif était clair : transmettre la mémoire de la déportation.

– D’aucuns pourraient rétorquer qu’il s’agit là d’exemples atypiques et isolés qui cacherait un désert. Une enquête réalisée en 2006 dans l’académie de Versailles auprès de 100 professeurs de 59 lycées et de 215 professeurs de 164 collèges permet de manière un peu plus scientifique que les 2 exemples précédents d’affirmer le contraire et de réfuter de telles allégations. Selon l’enquête, 72 % des professeurs en lycée consacrent une à deux heures à l’enseignement de la déportation et de l’extermination. En collège, 84 % des professeurs consacrent à la question entre une et trois heures, ce qui montre l’importance que lui accordent les enseignants… qui prennent parfois l’initiative d’aller au-delà de l’horaire conseillé dans les programmes !

À ces heures, s’ajoutent le plus souvent des actions pédagogiques qui ne sont pas toujours incluses dans le strict horaire de la discipline : ainsi, 30 % des professeurs de lycée et 36 % des professeurs de collège sollicitent des intervenants – résistants ou déportés – pour venir témoigner. Les associations de déportés jouent à cet égard un rôle essentiel dans la transmission de la mémoire des faits. 65 % des professeurs en lycée et 51 % en collège projettent des films ou des extraits : Nuit et Brouillard, De Nuremberg à Nuremberg, Ils ont vu la guerre en couleur pour évoquer les plus fréquents. Des professeurs imposent aussi des lectures comme Primo Levi, Curzio Malaparte et Jorge Semprun. En collège cela débouche souvent sur un travail disciplinaire avec le professeur de lettres. À cela s’ajoutent des voyages scolaires vers les lieux de mémoire. Si l’on tient compte de la lourdeur de la préparation pour les enseignants, ceux-ci sont nombreux. En lycée, les voyages d’étude se dirigent vers le Struthof, Auschwitz et Ravensbrück. En collège, le Mémorial de Caen est la destination privilégiée. (La Région des Pays de Loire favorise d’ailleurs ces visites en participant au financement des déplacements des lycéens de l’académie au Mémorial de Caen). Enfin, il ne faut pas oublier le Concours national de la Résistance et de la Déportation, créé officiellement en 1961 pour perpétuer chez les jeunes le souvenir des crimes de guerre, des sacrifices consentis pour la Libération de la France. Ce concours donne l’occasion aux élèves de rencontrer des déportés et des résistants et d’établir un lien tangible entre les générations. Il est d’ailleurs intéressant de souligner que le thème de la déportation est plus porteur que celui de la résistance et que le nombre des participants – environ 45 000 élèves chaque année – augmente si le sujet porte sur la déportation.

Cela peut surprendre, mais il faut rapprocher ce phénomène de la montée des préoccupations mémorielles depuis une vingtaine d’années : les victimes sont les héros d’aujourd’hui. Il convient donc de s’interroger sur les enjeux dans l’enseignement de la déportation.

  • Les enjeux et les grandes orientations dans l’enseignement de la déportation

La première préoccupation du professeur est évidemment de s’attacher à faire connaître les faits à ses élèves. Pour aller vite et à grands traits : la domination nazie et l’instauration d’un nouvel ordre européen ; la politique raciale et d’extermination des Juifs, Tziganes et autres ; en ce qui concerne la France, le rôle du régime de Vichy, les formes de collaboration, la résistance dans toutes ses composantes – intérieure et France Libre).

Cela peut paraître simple et consensuel, mais exige du professeur d’intégrer les apports de la recherche historique sur la collaboration d’Etat, sur la politique antisémite de Vichy, sur la lutte contre la résistance, sur la Résistance elle-même. Il est révolu, le temps où les manuels parlaient d’une collaboration imposée par l’Allemagne, où certains présentaient le maréchal Pétain et le général de Gaulle comme les deux faces d’une même médaille, le premier étant le bouclier et le second l’épée.

Aujourd’hui, dans les classes, la déportation est abordée dans toute sa complexité. Une typologie est le plus souvent dressée : déportation raciale et politique évoquées précédemment, mais aussi « requis du STO » parfois encore assimilés aux déportés. La réalité et la matérialité des faits occupent évidemment une grande place : convois, arrivée au camp, vie quotidienne, souvent grâce aux témoins invités à témoigner. Ce recours aux témoins, essentiel puisque l’époque des témoignages est en train de céder la place à la conversation de la mémoire par les générations plus jeunes, pose néanmoins aux professeurs la question du lien entre mémoire et histoire.

Ce n’est ni le lieu ni le temps de développer cette question largement médiatisée, souvent – on ne peut que le déplorer – de manière polémique. Il n’y a pas de séparation entre Histoire et Mémoire, mais les distinguer est indispensable. La mémoire féconde l’histoire et aiguillonne souvent l’historiographie. L’historien ne peut mépriser la mémoire mais il ne doit pas être dominé par les porteurs de mémoire sinon la mémoire tue la vérité. Il faut donc éviter l’écueil de la tyrannie de la mémoire qui met à mal, parfois, la cohésion nationale et les valeurs de la République. C’est pourquoi il faut parler de travail de mémoire et de devoir d’histoire.

Pour cette raison, les programmes de lycée intègrent aujourd’hui la Mémoire et contribuent à faire réfléchir les lycéens sur le statut et la place du témoignage dans l’écriture de l’Histoire. Deux anecdotes, si vous le permettez, pour bien saisir l’enjeu. La première sur la mémoire du Front populaire chez les dockers que grâce à lui, ils « ont pu voir la mer » ! La seconde : un travail sur la mémoire de l’immigration italienne en Lorraine, montre des immigrés qui auraient été de farouches antifascistes, or ils émargeaient presque tous au fascio local qui aidait les familles… Ces deux exemples, sont volontairement pris hors du champ de cette intervention (j’aurais pu prendre appui sur les mémoires successives de la seconde guerre mondiale : le « tous résistants » de l’après-guerre – entre parenthèses, ce concept de résistancialisme prend naissance dans les milieux proches de la droite extrême ! – puis le tournant des années 70 avec le livre emblématique de l’historien américain Paxton sur Vichy et le film de Marcel Opus Le Chagrin et la pitié) vous font comprendre le travail nécessaire de l’enseignant dans sa classe : mémoires individuelles, mémoires collectives, quelle place pour une histoire commune ?

« Opération intellectuelle laïcisante ». L’Histoire et son enseignement ont donc pour objet de reconstituer un passé commun. Par la mise à distance du passé, par la confrontation des points de vue, l’Histoire est en mouvement et réécrite en permanence.

En conclusion, je voudrais simplement rappeler la dimension civique essentielle qui sous-tend l’enseignement de cette question. Parce qu’elle porte atteinte au Droits fondamentaux de l’Homme, la Déportation permet de faire réfléchir sur les droits, sur la liberté, concepts clé dans la formation civique des élèves.

Lacan écrivait que l’Amour, la Haine et l’Ignorance étaient les trois passions de l’Homme. Je crois que dans les classes, sur le sujet qui nous intéresse, les professeurs cherchent à éviter le pathos et à conduire leurs élèves, ce qui semble essentiel, vers l’acte de penser.

Pierre Aballea, IPR-IA d’histoire