Ces événements qui, en janvier…

Ces événements qui, en janvier, ont endeuillé la France

Le massacre de l’équipe de rédaction d’un journal, puis la prise d’otages supposés juifs et l’assassinat de plusieurs d’entre eux, sans oublier les autres victimes, policiers ou techniciens, nous ont tous frappés de stupeur et d’indignation ; ils nous laissent une immense tristesse. S’agissant d’un collectif de journalistes au travail, ces faits sont sans équivalent dans notre histoire ; le choix de cibles « juives » a, hélas, des précédents, y compris dans la période récente.

L’exigence de citoyenneté, que ces meurtres de sang-froid ont ravivée avec force, fut l’autre grande émotion collective de ces journées, en particulier les rassemblements considérables qu’ont vécus toutes les villes de France, grandes et petites.

La question s’est posée à nous d’une prise position publique de l’Amicale : était-il besoin de dire que, comme sans doute une grande majorité de Français,  non seulement nous étions sous le choc, mais blessés dans notre être profond ? Notre engagement militant au sein d’une association de mémoire des camps nazis nous assigne-t-il le fardeau de toutes les violences faites aujourd’hui à la personne humaine, fût-ce dans des situations qui touchent à l’essentiel ?

Le conseil d’administration de l’Amicale de Mauthausen, réuni le 24 janvier, a jugé que, oui, face aux événements de janvier, nous sommes légitimes à faire état de notre analyse.

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Le procès du fanatisme est clos depuis longtemps : le siècle des Lumières a fondé en droit le règne de la raison, activité de l’esprit commune à tous les êtres humains, tandis que les croyances les séparent, jusqu’à les enfermer parfois dans un obscurantisme belliqueux. De même, il n’est plus nécessaire de discuter de l’iniquité du racisme, de la xénophobie, de l’antisémitisme : si ces convictions et ces comportements existent encore, il est établi qu’ils n’ont aucun fondement raisonnable, qu’ils relèvent simplement des tribunaux – cette vérité ne souffre aucune exception.

Nous sommes les héritiers de ces avancées considérables de la conception du corps social. La citoyenneté créée par la Révolution française présente cette double face remarquable : d’une part, l’État civil ignore les appartenances particulières – et donc la République émancipe les juifs, fait d’eux des citoyens à part entière, pour la première fois dans l’histoire ; d’autre part, elle instaure la liberté de pensée et d’expression, dans le cadre du pacte républicain. C’est ainsi que, même si les soubresauts des deux siècles passés imposent ensuite de longues éclipses à ces nouvelles valeurs, se constitue le concept de laïcité qui, dans une société que les croyances religieuses ne structurent pas, exclut l’idée d’un délit de « blasphème ».

Les deux séries de crimes de janvier s’inscrivent ainsi dans une conception du monde qui nous révulse, pour le même motif dans les deux cas.

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Le nazisme est évidemment, dans les temps modernes et en tout cas sur notre continent, l’idéologie la plus radicalement destructrice des droits de la personne humaine, découlant d’une conception prodigieusement régressive du corps social, dont le système concentrationnaire fut le principal instrument : abolition des libertés élémentaires de la personne, élimination de tous les opposants, restauration de l’esclavage productif, négation de l’espèce humaine au profit de catégories aux droits foncièrement distincts – jusqu’à dénier à certaines le droit d’exister et à se donner les moyens de mettre en œuvre ce verdict.

Ces vérités historiques sont le socle du message que porte une association de mémoire des camps : tous les déportés rescapés l’ont expliqué, spécialement à destination des générations plus jeunes ; tous ont mis en garde contre la complaisance funeste à l’égard des propos et actes xénophobes, des atteintes aux libertés, de la négation de la condition d’homme universellement partagée. Tous ont mis l’accent sur la reconstruction des solidarités, victoire de l’humanisme au sein même de la jungle du camp, seule arme disponible contre la barbarie. Militants héritiers de cette histoire, nous ne sommes pas des humanistes débonnaires, mais intraitables.

Contre les résistances à la tyrannie, l’arrogante excitation du héros fasciste est : « Vive la mort ! ». Ce programme politique aussi intolérable qu’insensé, formulé en 1936 par un général franquiste et dont l’âge d’or fut l’Allemagne nazie, est aussi, bel et bien, la signature des crimes de janvier, adossés à une idéologie obscurantiste et à une puissance de feu qui, propagande abusive ou non, se proclame déjà « État » conquérant.

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La donne stratégique et le rapport de force étant ainsi esquissés, il faut aussi convenir que la situation est fort complexe. Loin de prétendre ici en tirer tous les fils, nous nous limiterons à en indiquer quelques-uns.

Les principes évoqués plus haut semblent déconnectés de notre réalité. Doit-on accuser l’école publique, qu’ont fréquentée les assassins fanatiques de janvier, d’avoir échoué à transmettre les leçons du passé et les principes civiques ? Est-elle encore le principal creuset de la socialisation ? Le doute porte de même sur nos propres pratiques : l’accueil d’anciens déportés dans les classes, depuis plusieurs générations, les voyages qu’avec eux, avec une Amicale de camp, avec les enseignants, quantité d’élèves ont accomplis sur les sites des crimes nazis, n’ont-ils donc rien semé ? Le Concours de la Résistance et de la Déportation a certes tracé le sillon sur la longue durée. Mais ne soyons pas dupes d’un effet d’optique : ceux que nous avons atteints ne sont pas si nombreux, et le bénéfice éducatif toujours incertain. Il en est ainsi des pratiques éducatives : rien n’est jamais acquis, mais il faut faire, sans plier, le pari de l’éducabilité.

Les meurtriers étaient Français. Les fanatiques peuvent venir de multiples horizons religieux. Les sociétés occidentales, dans leur histoire et même dans leur présent, ne sont pas exemptes d’ambiguïtés et de contradictions. Notre modèle s’est affiché longtemps comme universel ; ses contempteurs peuvent ne pas être des barbares. Notre socle de « valeurs » a aussi pour objet de préserver notre confort mental. Nous ne céderons pas à la facilité de prétendre que l’instinct de meurtre est chez les autres. La République est un combat, aussi contre nous-mêmes.

La laïcité n’est pas un fait de nature, mais une conquête audacieuse qui, parmi les nations d’aujourd’hui, reste un principe très minoritaire, même en Europe. Cette invention française se révèle d’une acclimatation difficile. De ce point de vue, la solidarité des dizaines de chefs d’État qui tous ne sont certes pas Charlie – ce journal à l’audience habituellement étroite mais symbole très populaire de l’audace libertaire –fut un beau geste, évidemment teinté d’illusion. La liberté d’expression se mesure d’abord au droit d’exagérer. L’idée est belle, mais peut dérouter. La satire est l’exercice de la liberté : celle de l’auteur, celle du récepteur aussi, dont elle forge l’esprit critique et teste les convictions. C’est une démarche civilisée, complexe, un pari sur l’activité cérébrale.

Enfin ceci : d’un côté, droit à la satire religieuse ; de l’autre, pénalisation du négationnisme. Il peut ne pas être aisé de saisir cette distinction : l’existence des chambres à gaz est incontestable, cette information s’adresse à la raison – de surcroît, la nier est une violence faite aux survivants ; tourner en dérision les pratiques ou les dogmes religieux n’agresse ni la raison ni des personnes, mais interpelle par l’humour la sphère privée des croyances, dont la loi républicaine n’a pas à connaître. En appeler à un peu de réserve, autrement dit à l’autocensure ? Ce serait un engrenage dangereux. Convenons que, aussi attachés que nous y soyons, la laïcité à la française nous est très singulière, et son universalisme encore une utopie.

Le chantier vers une société apaisée et responsable est énorme. Au-delà de l’émotion des premiers jours, notre tristesse est immense, comme notre inquiétude.

Daniel Simon
au nom du Bureau de l’Amicale de Mauthausen,
6 février 2015