Le « courage civil »

En 2023, le MKÖ (Mauthausen Komitee Österreich), organisateur, avait choisi pour thème des cérémonies en Autriche « le courage civil » : celui qui intime, ponctuellement ou durablement, à des citoyens non engagés d’agir face à des situations intolérables.

Comme chaque année, les discours de l’Amicale se sont attachés à traiter ce thème, à partir des témoignages des déportés sur les quelques occasions où des « civils » ont cherché à leur venir en aide.


Discours au Kommando d’Ebensee – 6 mai 2023

Claude SIMON, président de l’Amicale de Mauthausen

Mesdames, Messieurs, Chers Amis,

On a longtemps pensé — et certains croient encore — que c’est à la guerre qu’on peut le mieux prouver son courage : mais cela réserverait le courage aux hommes, aux soldats, et aux plus forts, voire aux plus aveugles d’entre eux. Si cette année nous sommes invités à parler de courage civil, c’est que peu à peu, la civilisation nous a fait comprendre que cette qualité morale peut être beaucoup plus largement partagée. L’homme politique français Jean Jaurès, défenseur acharné de la paix jusqu’à la veille de la première guerre mondiale disait à des lycéens dès 1903 :« L’humanité est maudite, si pour faire preuve de courage elle est condamnée à tuer éternellement. Le courage, aujourd’hui, ce n’est pas de maintenir sur le monde la sombre nuée de la Guerre, nuée terrible, mais dormante, dont on peut toujours se flatter qu’elle éclatera sur d’autres. »

Il fut assassiné par un nationaliste le 31 juillet 1914. Le lendemain une Première guerre mondiale éclatait, puis une Seconde 25 ans plus tard. Mais au cœur même de ces guerres on a appris à reconnaître et à honorer de nouvelles formes et de nouveaux enjeux de courage. Ce fut aussi le cas ici même à Ebensee.

Mon père a été détenu plus de deux ans dans le réseau des camps dépendant de Mauthausen, dont un an ici même, du 5 mai 1944 au 6 mai 1945, jour de la Libération. Il m’a conté plusieurs histoires de courage, plus ou moins humbles, toutes déterminantes pour sa propre survie. En voici trois.

Pendant les deux semaines qui précédèrent cette libération, il n’a dû la vie, disait-il, qu’au courage d’un de ses camarades qui pour pouvoir passer le voir quelques minutes, le réconforter, lui donner le goût et l’énergie de vivre jusqu’au lendemain, franchissait chaque jour la limite interdite qui permettait d’accéder au Schonungsblock où s’entassaient des centaines de moribonds comme mon père. Chaque jour, en franchissant cette limite, cet ami risquait consciemment sa vie. A propos des KL, n’oublions jamais que le plus grand courage fut celui des détenus eux-mêmes, pour survivre, pour déployer le peu de solidarité qui restait possible, et jusqu’à organiser des formes de résistance.

La deuxième histoire relève précisément de ce qu’on appelle ici du courage civil (en France c’est une formule qu’on utilise très peu). Un jour, lorsque mon père travaillait à l’usine Solvay, quand la colonne des détenus passa devant une maison, il remarqua, posées sur un muret, quelques pommes de terre cuites, qu’il put prendre et partager avec quelques camarades. Comme la chose s’est répétée quelques fois, ils ont compris que ce dépôt était intentionnel, et ont cherché à remercier la vieille femme qui habitait là. Mais ce fut impossible, car ils devaient éviter non seulement d’être vus en prenant les patates, mais aussi en cherchant à témoigner leur gratitude à cette femme. Le courage civil dont elle avait fait preuve devait donc rester anonyme, discret, sans reconnaissance. Ce n’est que plusieurs années après la guerre que mon père put aller frapper à sa porte et la remercier pour ce geste qui lui avait valu à la fois un peu de nourriture supplémentaire, mais aussi un peu moins de défiance à l’égard de la population environnante. Jusqu’à sa mort il est revenu maintes fois à Ebensee, avec ses camarades, par exemple pour des commémorations comme celle-ci ; ou avec sa famille pour d’étranges vacances.

La troisième histoire de courage est la plus connue, c’est celle de Joseph Poltrum. Mais s’agit-il encore de courage civil ? Cet officier de la Luftwaffe, affecté à la garde du camp, qui s’était signalé à plusieurs reprises par sa compassion pour les pauvres et les opprimés, par son refus de porter l’uniforme des SS, eut un rôle déterminant pour découvrir et empêcher, le 5 mai 1945, le projet d’enfermement et d’enfouissement des détenus dans les galeries, d’où ils ne seraient jamais ressortis vivants. Ses contacts avec le comité de résistance intérieur du camp permirent de déjouer ce projet, et lui valurent dès la libération des marques de gratitude des détenus. Mais ensuite ce rôle fut difficilement reconnu par les armées d’occupation, et pas du tout par la population de la région, et il est mort marginalisé, réprouvé et amer. L’Amicale française de Mauthausen s’honore pourtant d’avoir entretenu sa tombe au cimetière de Laakirchen, et d’avoir pu, en 2013, saluer sa mémoire en présence de sa famille. Le grand courage et la grande lucidité dont il avait fait preuve ne furent pas récompensés. C’était au-delà de ce qu’on nomme courage civil : parce qu’il était militaire, parce qu’il courait le risque d’être considéré et condamné comme traître.

Mais c’était conforme aux préceptes lumineux donnés par Jaurès aux lycéens dès 1903 : « Le courage, c’est d’agir et de se donner aux grandes causes sans savoir quelle récompense réserve à notre effort l’univers profond, ni s’il lui réserve une récompense. Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire ; c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe, et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques. »

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Discours au Kommando de Gusen – 6 mai 2023

Lucien GRILLET, professeur d’histoire-géographie, et des lycéens d’Évreux

Nous venons partager le souvenir des déportés qui subirent les horreurs « du pire des Kommandos de Mauthausen… celui dont on ne revient pas » pour citer Bernard Aldebert.

Nous venons aussi célébrer leurs engagements et l’héritage qu’ils nous ont transmis, comme le Serment de Mauthausen, dont voici un extrait lu par un élève :
« […] par l’effort commun de tous les peuples le monde fut libéré de la menace de la suprématie hitlérienne, ainsi il nous faut considérer cette liberté reconquise comme un bien commun à tous les peuples. »

Dans un régime totalitaire, faire preuve de simple humanité relevait du défi : comment, alors, contourner l’ordre nazi ? Il y a eu des actes d’entraide, souvent isolés. Il est très difficile de les recenser, car ils sont souvent restés inconnus.

C’est en partie à cette réalité que la notion de « courage civil » renvoie. « Courage civil » ; une expression très peu connue en France, à laquelle on préfère « engagement » ou « résistance » : des expressions qui ne se valent pas, mais qui rappellent que des gestes de simple solidarité deviennent des gestes héroïques en temps de crise démocratique.

Ainsi, ce témoignage d’une habitante recueilli après la guerre. À l’occasion d’alertes de bombardement, les civils de Gusen se réfugiaient dans les tunnels que les déportés creusaient.

2ème lecture par un autre élève :
« Nous prenions des biscuits et les laissions tomber ; ils le savaient. C’était interdit. Les prisonniers avaient le droit d’aider les femmes à traverser les voies de chemin de fer avec leurs enfants, mais c’était une exception. Ils n’avaient pas le droit de nous approcher, mais les gardiens détournaient la tête et autorisaient ces gestes. » 

Ce genre de gestes représentait une aide appréciée, attendue même. Pour modestes qu’ils étaient, ces actes n’en étaient pas moins périlleux. L’ancien maire de Langenstein, Johann Steinmüller a été déporté à Buchenwald pour avoir fait des commentaires en public sur les assassinats de déportés ;

Les nazis faisaient en sorte que la population n’aient pas l’occasion d’approcher les déportés, donc de témoigner ou de leur porter secours. La plupart des convois de déportés traversaient Gusen de nuit ;

Les civils ont agi en fonction de leur engagement politique, comme l’ancien maire SPD de Langenstein ; d’autres l’ont fait par solidarité ou par humanité comme la famille de Anna LANGTHALER ;

Ce genre de gestes pouvait se faire là où le l’intolérance, le nationalisme ou l’opportunisme n’avaient pas encouragé des civils à collaborer, à dénoncer leurs voisins ou leurs compatriotes.

78 ans après l’arrivée des troupes de la 11e DB de l’armée des Etats-Unis, aujourd’hui, malheureusement, nous voyons à nouveau la solidarité, l’humanisme, la démocratie fragilisés.

À nouveau, le courage civil, l’engagement, la résistance des associations, des individus, s’imposent, tandis que ceux qui aident les réfugiés, qui lancent des alertes ou qui manifestent pacifiquement sont menacés ou réprimés.

Puisse l’énergie des comportements passés nous aider et alimenter notre propre courage.

Merci.

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Discours au Kommando de Melk – 8 mai 2023

Ludovic PIRON, secrétaire général de l’Amicale de Mauthausen

Mesdames et Messieurs,

Nous sommes réunis aujourd’hui dans un lieu où a été érigé le Kommando de Melk entre le 21 avril 1944 et la mi-avril 1945. C’est ici que fut construit un des plus grands camps extérieurs du système concentrationnaire de Mauthausen. En une année près de 15 000 détenus ont subi quotidiennement un système de déshumanisation d’une grande violence, soumis au travail forcé, jusqu’à la mort, dans le cadre du projet Quartz.

Le thème choisi cette année par le MKÖ est la désobéissance civile. J’ai beaucoup réfléchi à cette notion. Si je devais en donner une définition, ma définition, je dirais : une capacité à prendre du recul par rapport à la mise en place d’une propagande générale, par rapport au discours majoritaire, par rapport au « prêt à penser » comme au « prêt à agir ».

C’est certainement cela le courage civil pendant la Seconde Guerre mondiale : prendre des risques, mettre sa vie en danger pour la défense de causes justes, pour aider des prisonniers, pour sauver des vies, pour défendre l’intérêt général et l’idée que l’on s’en fait. Contourner l’ordre, les ordres, en particulier ceux du pouvoir nazi. Se comporter avec humanité et promouvoir des principes universels.

Hormis l’opposition de quelques « Melker » qui ont protesté contre le traitement brutal des détenus par les gardiens du camp de concentration, il existe peu, à ma connaissance, de témoignages directs de civils ayant fait preuve de courage à Melk. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y en n’a pas eu. Probablement pas collectifs, sûrement isolés. Leur recensement est très difficile, au fur et à mesure que les années passent. Mais je reste persuadé que, grâce aux historiens nous en saurons un jour un peu plus. Juste un peu plus parce que la plupart nous resteront inconnus. Une chose est certaine : ils ont été très minoritaires au sein d’une population largement acquise aux idées du national-socialisme.

Je dois, bien entendu, évoquer le Docteur Josef Sora, médecin du Kommando de Melk dont nous savons qu’il a aidé autant qu’il a pu les prisonniers malades en faisant entrer clandestinement des médicaments et qu’il a soutenu la résistance des détenus. Si j’évoque le Dr Sora c’est aussi pour rappeler son rôle, aux côtés de Leopold Convall, qui était alors Landrat (sous-préfet ?) de Melk. Sur les conseils du Dr Sora, Convall opposant avéré du régime Nazi, prit contact avec le Gauleiter de la région du Nieder-Donau pour que celui-ci intervienne auprès des autorités du camp central de Mauthausen afin que les 10 000 détenus du Kommando de Melk ne soient pas exterminés dans les galeries souterraines près de Roggendorf alors que les bâtons de dynamite avaient déjà été mis en place. Grâce à cela, les détenus ont eu la vie sauve.

Que faisons-nous ici à Melk, depuis des dizaines d’années ? Nous commémorons, nous témoignons, dans une double démarche :

  1. Une démarche mémorielle collective que nous devons à celles et ceux qui ont été déportés ici, qui sont morts ici. J’avais expliqué ici même il y a un an qu’il était vital pour moi de rendre hommage à mon grand-père, arrivé à Melk quelques jours après son ouverture, le 21 avril 1944 et mort ici, en juillet de la même année.
  2. Mais la démarche est aussi historique. C’est pourquoi, à mon sens, le travail des historiens est fondamental, dans une autre temporalité, longue, afin que les faits soient décrits et analysés tels qu’ils se sont effectivement déroulés, quelles que soient les sources, ce corpus varié sur lequel se penchent les chercheurs dans une démarche scientifique.

À ce titre je souhaite saluer et soutenir ici le programme de recherche initié par Monsieur Christian Rabl, directeur scientifique du centre d’histoire contemporaine de Melk. Ce travail, essentiel, porte sur l’histoire du camp, de sa création à son évacuation, sa vocation, son fonctionnement, ce qu’il est devenu après la guerre. Il porte aussi sur la manière dont les Autrichiens se sont approprié ce lieu, on le sait, très tardivement. Je suis persuadé qu’au hasard des recherches, de l’étude des documents, des sources, les chercheurs trouveront d’autres témoignages de courage civil à Mauthausen.

Rien n’est pire dans nos sociétés du XXIe siècle que la réécriture de faits dans un temps court : une histoire officielle, un narratif pour lesquels toute tentative de mise en cause ou de critique est battue en brèche par des « éléments de langage » qui ne supportent aucune controverse.

C’est d’autant plus vrai à l’heure des réseaux sociaux, paradis des propos définitifs, où la haine s’exprime de plus en plus librement, sans aucun filtre. Plus globalement les nombreuses dérives autoritaires, en Europe et ailleurs, doivent nous conduire à faire œuvre de pédagogie pour que l’horreur qui a caractérisé, notamment, le quotidien des prisonniers du Kommando de Melk ne se reproduise pas.

Malheureusement, la tentation de réécrire l’histoire a tendance à se répandre un peu trop dangereusement ces dernières années pour ne pas s’en inquiéter.

Le passé comme le présent nous obligent.

Je vous remercie.

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Discours au Kommando de Steyr – 8 mai 2023

Claude SIMON, président de l’Amicale de Mauthausen

Chères Amies, Chers Amis,

Il y a une émotion particulière à participer aux commémorations de Steyr. Ici pourtant rien ne subsiste de ce qui fut le camp annexe de Mauthausen, ici, nous entendons tout alentour la vie qui continue comme si notre cérémonie n’intéressait que nous. Pourtant en évoquant avec vous les crimes, les enjeux et les séquelles de la terreur national-socialiste, nous percevons ici que ces temps sont encore présents dans les esprits et les débats de la société autrichienne. Nos liens avec votre ville, et tout particulièrement avec votre comité, se renforcent d’année en année. Une fois de plus, nous vous disons toute notre reconnaissance pour votre fidélité et votre énergie.

Le thème proposé cette année par le MKÖ est le courage civil (« Zivilcourage »). Cette expression semble constituée de deux mots d’origine française, mais elle n’est guère utilisée en français, et je risque de mal l’interpréter, peut-être en raison d’une culture différente de l’obéissance — ou de la désobéissance. Au moins depuis la révolution française, beaucoup de Français n’ont pas le culte de l’obéissance. Ils disent : « l’obéissance n’est pas une vertu » ; parfois même, ils préfèrent la désobéissance, et sont tentés de penser que dans la vie civile on n’est pas toujours « obligé » d’obéir, contrairement à la vie militaire ou religieuse ou professionnelle… Certains déportés français ont pourtant mesuré combien il devait être difficile, sous le régime national socialiste, de désobéir, et quel courage cela supposait. Ils ont été d’autant plus reconnaissants à de tels actes dont ils ont pu bénéficier.

Je citerai ici un texte récemment sorti des archives familiales par un des membres de notre Amicale, dont le père, Pierre Weydert, a écrit dès août 1945 le récit de la « marche de la mort » à laquelle il a participé en avril 1945 entre Wiener Neudorf et Mauthausen.

« Le neuvième jour de cette marche de cauchemar nous amène à vingt kilomètres de la ville de Steyr.(…)

Les braves habitants de Steyr ont, je ne sais comment, eu vent de notre passage, car ils ont disposé un peu partout, le long des trottoirs, des seaux pleins d’eau et c’est très généreux de leur part car ils s’exposaient, ce faisant, à de sérieux désagréments avec les SS. On les sent sincèrement émus par le défilé de cette horde de squelettes vêtus de haillons rayés qui se traînent lamentablement, presque tous sans chaussures et les pieds à vif. Nous traversons ainsi toute la ville par les plus grandes artères. Sur la place principale le commandant du camp nous regarde passer. Les SS ont commencé par renverser à coups de pied les seaux alignés sur les trottoirs, mais il y en a trop et ils se lassent. Nous pouvons alors, au passage et sans nous arrêter, plonger nos gamelles dans ces seaux et étancher la soif qui nous dévore. Merci aux bons habitants de Steyr pour ce geste de pitié ! Alors que notre colonne est engagée dans l’artère principale de la ville, un déporté qui me précède de quelques rangs donne les signes classiques de la défaillance : oscillations à droite et à gauche et fléchissements des jarrets. Les habitants qui forment haie sur chaque trottoir expriment nettement leur pitié pour le pauvre diable. Nous voulons espérer que les SS n’oseront pas le tuer en pleine ville et à la vue de cette foule et que peut-être l’homme se sera repris un peu plus loin. Mais non, un SS s’approche et, froidement, fait feu sur lui devant les visages crispés d’horreur des femmes et des enfants présents. Tous les spectateurs reculent effrayés pendant que l’homme s’écroule et se tord dans une dernière convulsion. Le SS rengaine tranquillement son arme ; personne n’a osé souffler mot. »

Je me contenterai de quelques commentaires :

  1. le geste de « pitié » des habitants de Steyr est manifestement une action collective, organisée et même un peu démonstrative : les seaux se voient. Mais elle semble si bien organisée que finalement elle vient à bout de la réaction brutale des SS qui renoncent à renverser les seaux.
  2. cette action est suivie d’une scène violente où un SS exécute froidement un détenu défaillant, devant les mêmes habitants, qui, cette fois, ne réagissent pas. Aucune de ces deux scènes n’annule l’autre : nous mesurons ici les limites du courage civil, et peut-être même d’une activité organisée de résistance.
  3. il faut donc prendre en compte le contexte pour juger du courage : il s’agit d’une ville ouvrière, où les capacités d’organisation ont subsisté, malgré un pays largement acquis au national-socialisme quelques mois auparavant ; mais il s’agit d’une époque où le régime NS est à l’agonie, où les certitudes commencent à se s’effondrer, et où la défaite probable fait réfléchir à l’avenir.
  4. c’est sûr : quelque chose a donné du courage civil à une population embrigadée puis désorientée. Ce n’est pas seulement la peur des lendemains de défaite, mais aussi un réflexe humain de civilisation : donner à boire est un geste ancestral transmis par des millénaires de sociabilité. La terreur recule, indéniablement, mais elle persiste, et nous pouvons nous demander si elle n’a pas perduré plus longtemps que le régime lui-même, et si nous-mêmes ne restons pas encore parfois effrayés, 80 ans après, par son fantôme, par le risque de la voir ressurgir.

Il n’y a donc qu’une solution face à un tel danger : le combattre, continument, avant, pendant et après son apparition. S’exercer au courage civil suppose donc d’abord d’apprendre à être lucide sur les enjeux de civilisation.

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Discours au Loibl nord – 10 juin 2023

Claude SIMON, président de l’Amicale de Mauthausen

Mesdames, Messieurs, Chers Amis,

Il y a 80 ans, à cinq mois d’intervalle, étaient ouverts, de part et d’autre de cette montagne, de cette frontière, deux camps annexes du complexe concentrationnaire de Mauthausen en pleine expansion. Ces deux camps servaient à fournir en main d’œuvre gratuite le chantier du tunnel qui aujourd’hui réunit Autriche et Slovénie (deux états qui n’existaient pas alors) et qui devait faciliter la pénétration des troupes du Reich hitlérien chez les slaves du sud. Parmi les centaines de détenus qui arrivèrent en 1943, se trouvaient 580 Français, déportés par les deux convois Meerschaum d’avril, puis de nombreux Polonais, et d’autres nationalités.

Pour les détenus, la violence systématique de l’univers concentrationnaire et la dureté du travail souterrain étaient ici aggravées par la rigueur du climat de montagne. Le premier des courages, ici ce fut de vouloir vivre, tout simplement, et pour cela d’affronter ces conditions, parfois même de tenter de les fuir : on sait qu’il y eut ici plus d’évasions réussies que dans les autres camps annexes.

Mais cette année le MKÖ nous invite à réfléchir au courage civil : celui qui pousse les simples citoyens, confrontés, sans en être directement victimes, à des situations humainement intolérables, à réagir ponctuellement ou plus durablement. Les témoignages des anciens détenus nous apprennent que parmi la population environnante, il y eut de tels actes de courage civil : héberger un fuyard, donner à manger, faire passer du courrier, et même simplement manifester de la sympathie. Autant d’actes strictement interdits. Mais qui aurait pu empêcher un sourire, un regard de compassion ?

À cet égard toutefois, les environnements étaient bien différents au camp nord et au camp sud : ici la population était plus surveillée, et plus impliquée dans l’ordre NS ; et puis le camp nord était plus éloigné des habitations et plus difficile d’accès. Au sud, les actes individuels qui pouvaient compter sur la présence des partisans dans la montagne, émanaient d’un sentiment assez généralement partagé de refus de l’occupation et de solidarité ou de sympathie avec les détenus, notamment français, dont beaucoup étaient eux aussi des combattants.

Mais les « civils » n’étaient pas seulement les habitants : il y avait, en plus des déportés, des travailleurs civils, volontaires ou non, slovènes et parfois français, qui avaient davantage de liberté de mouvement et de confort. Ceux-là aussi surent parfois faire preuve d’un peu de courage, en l’occurrence d’un minimum de solidarité : ils prenaient donc des risques en enfreignant l’interdiction absolue d’entrer en contact avec des détenus.

Ainsi un petit monde international se constitua pour résister à l’oppression et finalement s’en libérer. Je ne reprendrai pas en détail cette histoire que la plupart ici connaissent, mais je voudrais en tirer quelques enseignements.

  1. Le courage est une vertu qui stimule les liens entre individu et groupe : il est plus facile et plus efficace d’être courageux quand on est bien entouré. Mais il faut bien que quelqu’un donne le premier encouragement aux autres.
  2. Les barrières sociales, linguistiques, idéologiques existaient, mais elles ont fini par céder devant l’urgence absolue de sauver les bases de la civilisation humaine elle-même. Le courage sait aller à l’essentiel et permet parfois de le dégager et de le sauver.
  3. Le courage civil, individuel, parfois presque spontané, trouve des prolongements raisonnés dans le courage collectif, organisé, puis dans le courage politique, le plus élevé, le plus lucide, peut-être le plus rare.

Alors pour être dignes de ceux qui ont ici souffert sans se résigner, de quel courage civil aurions-nous besoin aujourd’hui ?

  1. Celui de continuer à assurer l’essentiel à toute personne humaine : la dignité, le droit et les moyens de vivre et de développer sa vie
  2. Celui d’oser aller à la rencontre des plus déshérités, au sein de nos sociétés, ou à leurs portes où ils viennent frapper. Et pour cela refuser jusqu’au bout les discriminations et la violence montante dans maints pays d’Europe contre les étrangers, migrants ou non.
  3. Celui de résister aux passions collectives, aux rumeurs, aux fausses informations, aux calomnies, aux mensonges qui servent des intérêts particuliers et abîment l’intérêt général.

Quand j’étais enfant, on m’enseignait que les montagnes, comme les fleuves sont des frontières « naturelles ». Mais qui a jamais empêché que sur les fleuves on construise des ponts et des tunnels sous les montagnes, par où passeront, un jour ou l’autre, des hommes avides de fraternité et d’avenir ? Les frontières naturelles sont faites pour devenir des carrefours culturels.

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Discours au Ljubelj – 10 juin 2023

Danyèle RÉGERAT, vice-présidente de l’Amicale de Mauthausen

Comme chaque année notre amicale française des déportés de Mauthausen vient se joindre à vous pour commémorer la libération du camp du Ljubelj. Et comme chaque année, nous sommes étonnés de la jeunesse de la vitalité de la foule rassemblée.

Il y a 78 ans les portes du camp s’ouvraient.

Mais, cette année 2023 est particulière, notre amicale, les familles, les enfants, petits-enfants de déportés, ici présents ne peuvent oublier qu’il y a 80 ans, le 3 juin 1943, arrivait sur ce lieu un convoi de 330 français transférés du camp de Mauthausen, suivi, le 15 juillet, par un deuxième convoi de 250 hommes.  Ces hommes faisaient partie des 2000 Français arrivés à Mauthausen en avril 1943.  Ils étaient résistants, communistes, ou de simples citoyens français faits prisonniers lors de rafles organisées par les autorités allemandes dans le cadre de l’opération Meerschaum, opération décrétée par Himmler en décembre 1942. Se procurer de la main d’œuvre, telle était l’obsession de l’Allemagne nazie début 1943 : il fallait au Reich 35000 hommes pour participer à son effort de guerre, des hommes jeunes, esclaves, interchangeables.

 Amenés ici pour la construction du tunnel du Loibl-pass , ils ont été soumis à la barbarie des chefs nazis, humiliés, torturés. Les récits ne manquent pas pour décrire la cruauté qui régnait dans ce camp. Mais ici, dans votre région, ce camp n’était pas tout à fait comme les autres.

En Autriche, Le thème des commémorations de la libération du camp de Mauthausen et de ses camps annexes était cette année « le courage civil »

 Tout d’abord rappelons-nous du courage des déportés qui au risque de leur vie, bravant les interdits ont organisé la solidarité à l’intérieur des camps ou qui ont simplement partagé un morceau de pain.

Ici en Slovénie le courage de la population a été d’emblée repéré par les déportés.

De son arrivée à Tržič mon père Georges ROVET (matricule 26812) disait « le sourire des femmes m’a fait chaud au cœur, c’était d’un grand réconfort » ;

Jean-Baptiste MATHIEU, matricule 26864, relate que la foule rassemblée à la gare s’indigna bruyamment des violences faites aux déportés ;

Louis BALSAN (matricule 27763) a écrit « quand les femmes slovènes virent le misérable groupe que nous formions, malgré les sentinelles, elles nous envoyèrent des pains entiers par-dessus la tête des SS ».

Parmi cette foule bienveillante j’aimerais citer :

 Mici Mali et Zora Konič qui distribuèrent aux déportés tout au long de la guerre, au risque de leur vie, cigarettes, pains et nourriture, et évoquer les enfants qui lancèrent aux déportés, pommes, tartines sorties de leur cartable.

Janko Tišler qui aurait eu 100 ans le 21 juin prochain, résistant contre le national-socialisme, antifasciste, organisa, au risque de sa vie, un circuit clandestin de courrier entre les déportés et leurs familles.

Il faudrait également citer de nombreux anonymes, civils, prisonniers de guerre de différentes nationalités, qui ont contribué à faire de ce camp « un camp pas comme les autres » qui par la mise en actes de leurs valeurs ont ouvert une brèche dans le système de déshumanisation instauré par les nazis. 

Un camp pas comme les autres grâce à la population bienveillante de votre région, grâce à son hostilité affichée au national-socialisme une population qui ne ferme pas les yeux sur ce qu’elle voit à l’arrivée des convois, qui ne ferme pas les yeux sur les visages affamés, qui ne ferme pas les yeux sur le désespoir des déportés, qui ne ferme pas les yeux sur les exactions des SS mais qui s’oppose et résiste.

En juin 1943, en France à Sainte – Marie aux Mines, les nazis transforment un tunnel ferroviaire en camp de concentration où une centaine de déportés yougoslaves devaient travailler dans des conditions inhumaines.

Les habitants de Sainte-Marie aux Mines apportent eux aussi réconfort et nourritures aux déportés Yougoslaves. Par reconnaissance aux habitants de Sainte Marie Aux mines, les déportés yougoslaves érigent un monument.

En 1969, un jumelage est acté entre la ville de Tržič et Sainte Marie aux Mines, rappelant nos solidarités communes face au national-socialisme.

Aujourd’hui, cette mémoire que nous partageons, comment la faire vive ? Peut-être tout simplement en faisant vivre le message laissé par les déportés et par la population présente à la gare de Tržič il y a 80 ans : lucidité, accueil, bienveillance, solidarité.

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