Transmissions familiales et regard d’historien

Intervention d’Anne Bernou, historienne
lors du colloque Les déportés et leur famille : de leur expérience et la mémoire,
animé par Fabrice d’Almeida,
Assemblée Nationale, salle Lamartine, 3 avril 2015

C’est avec émotion que je prends la parole aujourd’hui ici même et je remercie Fabrice d’Almeida de son invitation. Voici dix ans, à l’occasion du soixantième anniversaire de la libération du camp, avec un collègue historien, Fabien Théofilakis – nous étions alors professeurs d’histoire au lycée français de Munich –, nous avons organisé un colloque franco-allemand en l’université de Munich. La voix des témoins en était le cœur. Historiens, sociologues, philosophes, historiens de l’art, français et allemands, apportaient leur perspective propre et faisaient état de leurs recherches. Histoire et mémoire, non pas l’une contre l’autre mais l’une avec l’autre. Pour la première fois, des déportés francophones témoignaient en terre allemande, à l’intérieur de la société civile, hors des limites anciennes du camp et des lieux habituellement consacrés à la mémoire de la déportation. C’est dire combien je suis sensible à ce symbole fort qui nous rassemble ici. Mais je mesure aussi le temps passé, douloureusement, à l’absence de ceux qui ne sont plus parmi nous.

Nous nous trouvons aujourd’hui à soixante-dix ans de distance de la libération des camps. « Entrepreneurs de la mémoire », « gardiens de la mémoire », les familles, les Amicales, la Fondation de la Mémoire de la déportation, le mémorial de Dachau veillent à recueillir, à archiver, à faire entendre, inaltérée, « la voix des déportés ».

Mais le témoin n’est pas historien, de même que le travail de l’historien ne remplacera jamais le témoignage. Comme le disait magnifiquement François Bédarida en 1992 lors de l’allocution qu’il prononça à la Sorbonne :

« La mémoire a pour objectif la fidélité, l’histoire la vérité. […] Alors que l’histoire se situe à l’extérieur de l’évènement et génère une approche critique conduite du dehors, la mémoire se place dans l’évènement, le remonte en quelque sorte, cheminant à l’intérieur du sujet. »

La fidélité de la mémoire est fidélité à un vécu inaliénable. L’historien construit, reconstruit, extrapole si cela est possible, contextualise chacun de ces vécus. Dans l’imprécision médiatique qui caractérise notre temps, et qui mène dangereusement, comme l’on sait, à des formes de négationnisme, en ce temps où il est plus que jamais indispensable de ne pas confondre les notions, il convient également, de façon pressante, de ne pas confondre les rôles.

Chaque vécu est fondamentalement irréductible, la mémoire est donc plurielle et les mémoires ne sont pas superposables. Les mémoires des premières générations et celles des deuxième ou troisième générations ne le sont pas non plus. Voici quelques jours encore, Claude Michelet, fils d’Edmond Michelet déporté en septembre 1943 à Dachau, me disait au cours d’un entretien : « Ceux qui n’ont pas vécu la déportation ne sont pas témoins. » Cette idée, il l’avait défendue avec force dans un texte rédigé en 1996 à propos de son père : « De son long séjour à Dachau, je n’oserai parler, […]. Sur ce sujet, ceux qui furent ses compagnons d’alors, et qui le restèrent tous, peuvent témoigner ; eux seuls en ont le droit. Car, pour évoquer la vie au camp, il ne suffit pas d’en avoir entendu parler. » Assertion, qui semblera peut-être à certains extrême, difficilement généralisable dans son intransigeance et sa pureté. Nécessaire toutefois, car elle rappelle que le témoignage direct et ce que l’on appelle de façon sans doute abusive le témoignage de seconde main sont de nature fondamentalement différente. Le dispositif discursif employé pour établir une distance : « mon père (mon grand-père/ mon conjoint) m’a dit que… » suffit-il ? Non sans doute, comme me le confiait aussi tout récemment Danièle Meyer, fille d’Yves Meyer, déporté à Dachau en juillet 1944. On sait à quel point interfère la subjectivité quand on rapporte une parole, ne serait-ce que par le choix qui en est fait. Le « chacun ayant vécu la déportation à sa façon » – qui était vrai pour le témoin – l’est plus encore pour « le témoin du témoin ».

Plurielle, la mémoire de la déportation est aussi en construction, en construction incessante, sous l’effet tant de la « mémoire culturelle » que des cheminements intimes de la mémoire individuelle. Quelle est cette « mémoire culturelle » qui interfère dans la transmission ? Le régime mémoriel a connu dans les années 1970 un tournant radical. Dans l’imaginaire collectif, progressivement, la déportation est vue au prisme de la Shoah. La mémoire combattante qui était et restera celle du déporté politique passe au second plan. Nous savons tous également combien le contexte médiatique actuel favorise le pathos. Les déportés politiques dans leurs témoignages le récusaient, décrivaient avec retenue et distance les conditions effroyables de la déportation. « Il y a bien des choses sur lesquelles je ne me suis pas étendu. Non je considère que ce n’est pas un sujet de conversation à avoir. Ce que je fais aujourd’hui c’est pour votre instruction, alors je joue le jeu. Mais ce ne sont pas là des choses sur lesquelles j’aime m’étendre. », confiait le 4 mai 2003 à mes élèves de Munich le général de Lauzières, déporté à Dachau en juin 1944, dans l’entretien qu’il leur avait accordé. Retenue mais aussi la volonté d’insister sur le combat mené, sur les solidarités, sur la privation de liberté avant toutes les autres formes de privations. Comment ne pas trahir cette mémoire, comment éviter toutes les formes d’appropriation, d’instrumentalisation ?

Certes les fils et les filles n’ont pas oublié les combats de leurs pères, mais ils n’en font plus le point d’orgue de leur mémoire. En France, la récente étude comparative de l’anthropologue Véronique Moulinié sur la mémoire de la Retirada ou exode des Républicains espagnols de la guerre civile – plus de six cents d’entre eux ont été déportés à Dachau – et de leurs descendants a pu montrer que la mémoire combattante, la mémoire héroïque qui était celle des pères, était souvent devenue chez les fils une mémoire pathétique, car axée avant tout sur les conditions de vie effroyables des camps d’internement. De même, son étude montre que les oppositions politiques qui étaient celles des aînés avaient tendance à être effacées au profit d’une vision lénifiante, plus consensuelle du monde des déportés. Refoulement ou exclusion mémorielle, quoi qu’il en soit, ces modifications sont là, inévitables. Ces décalages entre la mémoire du témoin et les mémoires qui se constituent au fil du temps deviennent en fait à leur tour objet d’histoire. Dans plusieurs pays, aux EUA, en Israël, en Allemagne, les études sont nombreuses sur la transmission mémorielle, qu’elle intéresse les historiens, les sociologues ou les philosophes. Ces études sont encore peu nombreuses en France. Elles adoptent une forme pluridisciplinaire, comme le montre à l’Institut de l’histoire du temps présent le séminaire actuel d’Henry Rousso, Mémoires et usage public du passé. Elles ne peuvent que contribuer à redonner aux témoignages directs la place qui leur revient, hors de tout amalgame, dans leur expression première et imprescriptible et à donner au combat des fils et des filles pour « la bonne mémoire » tout son sens.

La figure du dissident, du révolté, réapparaît depuis quelques années à la faveur d’une évolution qui dépasse largement nos frontières, la contestation redevenant valeur positive. Dans ce contexte nouveau, la voix du déporté politique peut/doit être convoquée pour témoigner que l’engagement fonde une vie. Les dépositaires de son témoignage à l’intérieur des familles comme au sein des Amicales sont là pour raconter une autre histoire, celle de son combat, mais aussi de sa sortie de guerre, de sa démobilisation. Et ce faisant, pour témoigner de sa vie après la déportation, des combats qu’il a poursuivis sa vie durant – et qu’il poursuit – au nom de ces valeurs de liberté et de solidarité qui l’avaient jadis mené à Dachau. De cette vie qui bien souvent a été et est un combat, les deuxième et troisième générations ont été témoins directs. « Je n’ai pas la mémoire de mon père, mais le même sens du combat », me disait récemment Fabien Garrido, fils de Républicain espagnol déporté à Dachau en juin 1944. Cette parole-là est un matériau précieux de l’histoire de notre temps.

La mémoire combattante du déporté politique se lit à l’aune du présent et du combat qui peut être mené aujourd’hui. Multiples sont, dans l’espace public, les lieux où elle doit pouvoir se faire entendre pour soutenir d’autres combats et rappeler chaque fois, « comme de longs échos qui de loin se confondent », les valeurs qui les sous-tendent.