Adeline Lee, Les Français de Mauthausen

Le livre d’Adeline Lee, Les Français de Mauthausen – Par-delà la foule de leurs noms, va paraître en avril (750 p., Éd. Tallandier, 35€).

Dans son introduction, l’historienne justifie le cadrage de sa recherche de doctorat sur le camp de Mauthausen : Pourquoi Mauthausen ? L’ouverture en août 1938, en Autriche, juste après l’Anschluβ de ce qui allait prendre l’aspect d’une forteresse granitique – seule de ce type dans la géographie des camps – sur la rive gauche du Danube, à une vingtaine de kilomètres en aval de Linz, marque la première étape du réseau concentrationnaire nazi dans les territoires annexés par le Reich allemand. Il s’agit indubitablement d’une circonstance historique importante – elle instaure du même coup la prédation internationale du système concentrationnaire nazi, ce dernier devenant immédiatement un outil majeur de la répression exercée au sein des peuples conquis. Mais l’événement a constitué, dans la démarche dont rend compte ce livre, une coïncidence à forte valeur symbolique, pas davantage.

Le choix de Mauthausen dans mes recherches a été déterminé par la place particulière que ce camp occupe dans le système concentrationnaire nazi. La classification des camps, élaborée par Heydrich dans un texte du 2 janvier 1941, en fait le seul KL destiné à recevoir des détenus placés dans la catégorie III, et par là même une pièce maîtresse du système répressif nazi. L’évaluation du degré de dangerosité des détenus pour l’état allemand aboutissait à leur classement dans l’une des trois catégories de Schutzhaft (détention de protection), permettant l’internement en KL sans jugement préalable. Les Schutzhäftlinge III, considérés comme « non rééducables » aux yeux des nazis, devaient être envoyés vers le seul camp de cette catégorie, Mauthausen. Si les témoins, qu’ils aient été ou non déportés à Mauthausen en raison de son statut de camp III, font état de cet aspect essentiel, les historiens mentionnent également ce statut particulier, s’empressant généralement d’ajouter que cette classification n’eut pas d’application concrète, s’appuyant sur une « réalité concentrationnaire » dont il n’est pourtant nullement question dans le décret Heydrich. Cette lecture à rebours occulte l’aspect fondamental du texte, qui mentionne que la classification se fait non en fonction des conditions de détention au sein du KL auquel on destine le détenu mais en fonction de sa « personnalité », et l’étude des processus de déportation depuis la France occupée vers Mauthausen que nous allons mener vient d’ailleurs contredire l’idée d’un décret resté lettre morte. Cet aspect – mais ce n’est pas le seul – met en exergue l’intérêt d’associer l’étude des politiques répressives, des processus de déportation et des parcours concentrationnaires. La classification des KL, pour essentielle qu’elle soit, ne constitue pas pour autant le cadre en vertu duquel la majorité des Français sont envoyés vers le camp autrichien.

Aux côtés de la fonction politico-pénale des camps, constituant la vision dominante au sein du RSHA, et en premier lieu de son chef Reinhard Heydrich, la perception des KL comme un vivier de main-d’œuvre corvéable à merci qui était celle du SS-Gruppenführer Oswald Pohl, chef du SS-WVHA, ne cessa d’étendre son emprise au sein de la Reichsleitung-SS à mesure de l’enlisement des troupes de la Wehrmacht sur le front russe. Si cette deuxième fonction explique pourquoi d’autres que des détenus considérés comme particulièrement dangereux furent dirigés vers Mauthausen, ce fait ne doit pas pour autant occulter la première fonction de camp de catégorie III qui, bien que ne constituant pas le facteur explicatif de l’entrée de la majorité des détenus, n’en demeure pas moins significativement présente jusque dans les derniers mois de la guerre.

À cette spécificité de Mauthausen, à son rôle en particulier dans l’économie de guerre du Reich, étudié par Michel Fabréguet, s’ajoute une troisième caractéristique, géographique cette fois, qui en fait un lieu privilégié pour l’évacuation de détenus durant les derniers mois de la guerre. Sa localisation, qui le place un temps hors de portée des bombardements ennemis et en fait le camp le plus éloigné des fronts, explique le choix d’y évacuer nombre de détenus, essentiellement en 1945.

Ce sont ces trois caractéristiques, lesquelles s’interpénètrent fréquemment, qui font de Mauthausen un camp à part au sein du système et justifient le choix d’en faire un objet d’étude.