Pléïade : L’Espèce humaine et autres écrits des camps.

Édition publiée sous la direction de Dominique Moncond’huy, avec la collaboration de Michèle Rosellini et d’Henri Scepi. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1 696 p., sept. 2021. Préface par Henri Scepi.

Parmi les très nombreux écrits publiés depuis 1945 par les déportés rescapés, certains sont d’authentiques œuvres de littérature et ont à ce titre une importance majeure pour avoir inscrit dans la culture contemporaine, par le medium de l’œuvre d’art, le fait essentiel que fut le système concentrationnaire-exterminateur nazi, plus exactement l’agression sans égale qu’il a commise à l’encontre de l’humanité. Est-il encore des historiens – et quelques zélotes – attachés à tenir à distance le témoignage, du fait de son essence subjective ? Ce consternant malentendu a fait du rescapé rien de plus qu’un « témoin » : mot malheureux, insidieusement emprunté à la sphère judiciaire, qui suspecte et pourchasse les éventuels manquements à la « vérité », dépossédant les acteurs / victimes / héros (ces désignations sont inessentielles ici) de la maîtrise du « savoir-déporté », pour emprunter à Anne-Lise Stern cette trouvaille conceptuelle. Charlotte Delbo, bien avant Jorge Semprun, a vertement révoqué le soupçon par l’énoncé fameux placé en exergue du premier volume de la trilogie Auschwitz et après : « Aujourd’hui, je ne suis pas bien sûre que ce que j’ai écrit soit vrai. Je suis sûre que c’est véridique ».

Les éditions Gallimard accueillent dans la prestigieuse « Bibliothèque de la Pléiade » – à peu près inchangée depuis 1931, elle propose sur papier bible les grandes œuvres de la littérature  universelle ; cette parution en constitue le 660e opus – des textes écrits en français, dont quelques grands récits bien connus (de nous), publiés par des rescapés des camps nazis : David Rousset, L’univers concentrationnaire (1946), Robert Antelme, L’espèce humaine (1947), Elie Wiesel, La nuit (1958), Auschwitz et après de Charlotte Delbo (premier texte écrit peu après le retour, les trois publiés en 1970 et 1971), et l’un des quatre récits de Jorge Semprun qui traitent de son internement à Buchenwald, L’écriture ou la vie (1994). Le Pléiade contient aussi des œuvres d’une autre facture : un « article » de François Le Lionnais, La peinture à Dora (1946 dans la revue Confluences ; 1999 aux éditions L’échoppe) ; un court essai de Jean Cayrol, De la mort à la vie (1949, 1997), et le magistral « Commentaire » du film d’Alain Resnais Nuit et Brouillard (1955). Enfin, un « roman » (troué de poèmes) de Piotr Rawics, Le sang du ciel (1961), qui évoque les conditions de l’arrachement, vers un devenir hors champ, des juifs d’Ukraine, ou leur élimination sur place. Il faut saluer le fait que cet écrivain d’un seul livre ait trouvé place dans celui-ci, et souligner que seuls Cayrol et Le Lionnais avaient écrit et publié avant la déportation.

Tous ces textes sont disponibles en édition courante. Leur publication dans la Pléiade recouvre des intentions spécifiques : elle les place sous un même regard, en propose une édition  scientifique, les hausse (en français) au registre de l’universel. L’appareil critique est la principale raison d’être du livre : préface, introduction, chronologie et bibliographie générales, notices présentant chaque auteur et chaque texte, notes – soit le quart du volume total. Un Pléiade, a fortiori sur un tel corpus, n’invite pas à une lecture de plaisir.
Or, loin de graver dans le marbre un ensemble d’œuvres à valeur patrimoniale, ce livre soulève, parfois sans le vouloir, un grand nombre de questions intéressantes. Au modeste niveau d’une association de mémoire de camp, osons en poser quelques-unes.

Le premier étonnement est le titre sous lequel le corpus s’affiche : fallait-il commencer par anonymiser ces œuvres, considérer comme identifié l’auteur du récit-titre (Antelme), et placer d’office les autres dans l’ombre du celui-ci ? La deuxième interrogation est l’emploi, générique jusqu’au flou, du mot « camps ». Le qualificatif « nazis » eût été, nous semble-t-il, un ajout utile, d’autant que, parmi les universitaires spécialistes de la question, présents dans la bibliographie, certains ont étendu le champ d’enquête au goulag soviétique, Rousset lui-même ayant eu l’audace d’inviter les Français dès 1948 à faire de même – ceci étant, nous ne militons pas pour les amalgames, sauf précautions argumentées. Quant à la distinction en usage depuis plusieurs  décennies entre systèmes concentrationnaire et exterminateur nazis, elle a conduit aujourd’hui à nommer les lieux du second système des « centres de mise à mort », et non des camps, puisque la grande majorité des victimes n’y vécut pas le temps de l’internement. Les auteurs de ces textes furent détenus à Buchenwald, Dora, Dachau (via un Kommando), Auschwitz, Neuengamme, Ravensbrück, Mauthausen (et Gusen). Rawics fut déporté « politique » à Auschwitz, sa judéité n’ayant pas été repérée par ceux qui en Ukraine l’arrêtèrent, mais cette détention n’est pas l’objet (direct) de son livre. La compilation des textes égrène donc incidemment une liste de la plupart des principaux camps. Était-il possible de ne pas faire de différence – sauf, visiblement, dans les bibliographies, où le versant génocidaire du système semble prépondérant – entre les lieux que les uns et les autres subirent, alors que les juifs, y compris bien sûr dans les camps dits « de concentration », y sont morts plus vite que les autres ? Disparité de sorts et de vécus indéniablement, et quantités inégales de « témoins » ayant écrit. Rappelons que le nombre de déportés français « de répression » fut, au départ de France, sensiblement plus élevé que celui des déportés « de persécution ». Cette question ne semble pas avoir retenu l’attention, du moins rien ne l’indique. Signalons en passant une bourde surprenante, dans l’introduction générale de D. Moncond’huy (p. 47), qui fait de Pierre Daix un « déporté à Buchenwald »…

L’une des lignes de force soutenues par l’équipe éditoriale est de n’avoir retenu que les déportés ayant écrit en français. Est-ce pertinent, est-ce tenable ? L’argument avancé est le contexte d’écoute et d’écriture, « notamment politique, de chaque pays », et donc « le cadre spécifique de la littérature française, de ses traditions et de son évolution ». Cette réalité prévaut-elle sur le cosmopolitisme contraint que furent les camps, cette Babel infernale imposée par l’ordre SS ?
Le rapport à l’autre – les autres langues sont une face de l’invivable – hante tous les récits de rescapés. Les « solidarités », aussi ténues qu’elles aient été, ont triomphé de ces murs d’incompréhension et de haines construites ou exacerbées par le système, elles ont ainsi été le cœur dramaturgique des Serments prononcés à Buchenwald puis Mauthausen libérés, premiers messages lancés à la face du monde, qui clamèrent une conscience internationaliste – en 12 langues sur l’Appellplatz de Mauthausen, le 16 mai 1945. Est-il permis de douter que les cloisons des identités linguistiques aient été une exigence prédominante des survivants rapatriés – ou, comme Rawicz et tant d’autres, arrivant en France terre d’accueil ? Et d’ailleurs, les éditeurs ne se privent pas d’étayer leurs intentions par des références allogènes, qui attestent une évidence transnationale des enjeux. Et puis, placer hors champ Primo Levi ne pénalise-t-il pas le projet entrepris ? Pour s’en tenir à trois noms, nommons aussi Imre Kertesz et Boris Pahor : le premier reçut le Nobel ; du second, dont l’œuvre s’inscrit sur la frontière de trois ou quatre identités nationales et linguistiques (slovène, italien, allemand, français), le nom avait circulé pour la même distinction. Peter Kuon, qui fut professeur en langues romanes à l’université de Salzburg, a estimé éclairant, pour sa part, de lire les Italiens et les Français dans une démarche comparatiste. La réception faite en Italie à la première publication de Levi en 1946 fut-elle si éloignée du sort fait aux Français, qui tous bien sûr n’ont pas reçu, les premières années, l’accueil réservé à Rousset ou, dix ans plus tard, à Wiesel (porté par une préface de Mauriac). Vingt ans plus tard, André Lacaze vendit en quelques semaines 200 000 exemplaires de son « roman » qui raconte, à sa manière, Le tunnel du Loibl Pass (Mauthausen), absent de la bibliographie, probablement pas par ignorance : ceci éclaire plutôt le cœur des logiques du Pléiade, nous allons y venir.
La notoriété des uns ou des autres n’est assurément pas le critère qui fit retenir celui-ci et repousser celui-là. Il arrive cependant qu’elle ait un rôle : quel autre motif de mentionner, au moins dans la bibliographie, rubrique « Écrits de déportés » (où figurent trois rescapés de Mauthausen, outre Cayrol), Gilbert Debrise (Gilbert Dreyfus) et ignorer François Wetterwald ?
Voici l’affaire, qui mérite d’être rappelée ici. Les deux hommes eurent des vécus identiques de médecins au Revier de Mauthausen, puis à celui d’Ebensee. L’un et l’autre écrivirent dès leur retour. Debrise publia en 1945 Cimetières sans tombeaux (La Bibliothèque française), avec une préface d’Aragon. Il signale le texte de son camarade Wetterwald, que celui-ci n’avait « aucune intention de publier », aux Éditions de Minuit, qui l’accueillent « avec enthousiasme ». Le livre parut en 1946, à dix mille exemplaires, remarqué par la critique ; deux semaines plus tard, « les invendus furent mis en pilon », Aragon étant venu « reprocher véhémentement aux responsables d’avoir publié un livre sur la déportation qui ne disait mot des communistes ». Telle était l’époque. En 1991, l’auteur, « poussé par ses amis », fit reparaître « cet opuscule » (qu’il désignait en 1945 comme « quelques pages » – en réalité 188 p., aux Éditions de Minuit). De Peter Kuon, Dominique Moncond’huy, directeur de la publication du Pléiade, retient les analyses qu’il propose de Cayrol ; il n’ignore pas que son collègue autrichien a fait porter son étude sur le corpus intégral des quelque 120 écrits publiés par les Français, hommes et femmes, qui furent détenus à Mauthausen, et accordé une attention admirative au texte de Wetterwald, pour les qualités de l’écriture et pour le profil singulier qu’il offre. Le préfacier d’une réédition plus récente (Thierry Féral pour L’Harmattan) juge que le texte de Wetterwald est « un chef d’œuvre d’humanisme », assurément désenchanté.
Au sein de chaque association de mémoire de camp, les choix – parmi les œuvres retenues, ou parmi les auteurs figurant en bibliographie – auront été l’objet, fatalement, de ce type d’observations, qui reflètent avant tout des familiarités constamment activées avec les archives, les bibliothèques privées et associatives qui nourrissent nos activités. Si bien sûr tous les livres ne pouvaient entrer dans la Pléiade, ni même tous signalés en bibliographie, symétriquement certains auraient pu ne pas y retenir l’attention, dans un tel contexte, qui a vocation à proposer les incontournables et ceux qu’il importe de sortir de l’ombre, eux seuls. Ainsi et a fortiori, parmi les « Autres écrits (récits, fictions, théâtre…) sur les camps nazis », fallait-il absolument mentionner Olivier Guez (pour son récit de la cavale de Mengele), tandis que sont absents Hubert Haddad, Alain Fleischer, et les escarpements essentiels, dans le champ esthétique, où nous conduisent les textes, par exemple, de Samuel Beckett bien sûr (que mentionne D. Moncond’huy), et aussi de W.G. Sebald, Heimrad Bäcker – puisqu’il s’agit de nommer, dans le domaine littéraire, des œuvres de la modernité signées de non-déportés ? Enfin, si Le Lionnais est l’un des huit écrivains du Pléiade, comment comprendre que Le Verfügbar aux enfers de Germaine Tillion ne soit pas même signalé ? Certes, les circonstances de l’écriture furent significativement distinctes, mais la maïeutique et les postures sont extraordinairement voisines, peinture ici, musiques là – et l’on peut soutenir que le brio, l’audace et la portée du texte de Tillion l’emportent sur l’ « article » de Le Lionnais. Certes, tout choix est un renoncement et les subjectivités sont légitimes.
Rescapés français de Mauthausen, Paul Tillard (dont seul est mentionné le Mauthausen de 1945), Pierre Daix, Jean Laffitte et, déjà évoqué, André Lacaze, ont publié des romans, plus ou moins autobiographiques, nourris de l’expérience du camp, témoignant de vrais savoir-faire pour camper des personnages, tracer, sur la longueur, une narration, et distiller aussi, avec une réussite variable, des analyses idéologiques. Au niveau qui lui est reconnu, Semprun est dans cette catégorie – Delbo non ! – qui a priori ne définit pas l’épicentre conceptuel du Pléiade, tel que le définit D. Moncond’huy. Celui-ci est plus exigeant : montrer, comme Roland Barthes l’a compris de Cayrol, où à la façon dont Georges Pérec et Maurice Blanchot ont lu Antelme, que « les camps » ont brisé notre modernité, et que ce constat attesté à de multiples registres, philosophiques, juridiques, le champ culturel et artistique ne peut s’en exonérer. Il n’est pas possible que les codes de l’écriture n’en soient pas radicalement changés. Y a-t-il du sens dans le fait que la poésie soit absente du livre, sauf les poèmes dont Rawicz parsème son récit baroque, en tout cas jamais considérée ? Car, contrairement à notre époque, le milieu du xxe siècle français fut une acmé du poétique. L’énoncé de Theodor Adorno – écrire un poème après Auschwitz est barbare – hante les décennies de l’après-guerre. Dominique Moncond’huy met en lumière le parcours reliant quelques écrits des camps qui expriment la conscience de cet effondrement du sujet humain et du statut de l’espèce humaine. Il apparaît néanmoins que, si l’œuvre de Cayrol s’est construite sur ces effrois, l’impossibilité d’écrire le récit de sa détention à Gusen le conduit à l’annonce d’une écriture « lazaréenne », que peut-être ses textes ultérieurs mettent en œuvre : ils sont hantés par l’empreinte en creux du camp, sans que celui-ci soit représenté. Les deux textes de Cayrol retenus pour cette publication relèvent-ils d’ailleurs distinctement de l’écriture littéraire ?

Ainsi ce livre touche à l’essentiel, mais le cadre qu’il s’est fixé – déportés écrivains, domaine français – n’en accueille parfois que les prémisses, d’où l’importance des discours introductifs de Dominique Moncond’huy. Deux ultimes perplexités, qui n’en font qu’une : le papier bible était-il le meilleur support de cette investigation ? Convenait-il d’annoncer des « chefs d’œuvre de la littérature du second xxe siècle » ?
Parmi les quelques universitaires qui ont travaillé en France (ou en français) sur la littérature concentrationnaire, tous mentionnés en bibliographie – Catherine Coquio, Philippe Mesnard, François Rastier l’indocile, Luba Jurgenson, Peter Kuon,… –, l’équipe en charge de ce Pléiade apparaît venue de plus loin, considérer à distance l’époque, le sujet, le corpus, et ses pairs. Ce décentrement est a priori une bonne position ; mais la proximité et l’immersion ont aussi des vertus.

Sur chacune des interrogations énoncées, il y aurait beaucoup plus à dire, même sous l’angle qui est le nôtre. Pour nous, ce volume de la Pléiade est d’emblée un bel instrument de travail.

Daniel Simon